À Saint-Tite pour survivre à Réjean

Depuis 37 ans, Richard Lajoie revient au Festival... (Sylvain Mayer)

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Depuis 37 ans, Richard Lajoie revient au Festival western de Saint-Tite pour panser ses blessures. Son frère Réjean était parmi les 37 personnes qui ont péri dans l'incendie du Blue Bird Café, le 1er septembre 1972, à Montréal.

Sylvain Mayer

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) CHRONIQUE / Richard Lajoie arbore un tatouage à l'avant-bras droit. Trente-sept étoiles sont alignées dans un ordre précis avec, au centre, un oiseau aux ailes déployées. Chaque étoile rappelle à sa mémoire un homme ou une femme qu'il nomme par son prénom. Il porte ces 37 personnes sur sa peau et en lui. Leur tragique destin est devenu le sien.

L'évidence saute aux yeux. L'homme de 60 ans est marqué à l'encre et au fer rouge par l'incendie du Blue Bird Café qui est survenu le 1er septembre 1972, au centre-ville de Montréal. Parmi les 37 victimes se trouvait son frère Réjean, l'étoile parmi les étoiles, celle qui le suit comme une ombre et qu'il s'efforce de faire briller.

Ce n'est pas par hasard si le résident de Saint-Cuthbert me donne rendez-vous à Saint-Tite où le Festival western bat son plein. C'est ici que l'artisan de cuir est débarqué il y a 37 ans pour, dit-il, prendre sa revanche sur un drame qui a bouleversé le reste de son existence.

L'homme sourit tristement en prenant place à la petite table de son motorisé stationné à proximité du kiosque où il vend des centaines de chapeaux de cowboy, ceintures, porte-clés et autres trucs en cuir qu'il a lui-même fabriqués. C'est lui qui a demandé à raconter son histoire. «Il faut que j'en parle, pour m'aider et aider. C'est une question de survie.»

Richard Lajoie n'a jamais su ce que son frère Réjean, tout juste âgé de 18 ans, faisait au Blue Bird, un endroit fréquenté par les amateurs de musique country. L'adolescent de 15 ans ne lui connaissait pas un goût particulier pour ce style musical, d'autant plus que l'éducation reçue de leurs parents, Témoins de Jéhovah, rejetait tout ce qui ne correspondait pas à leurs valeurs. De près ou de loin.

Originaire de Montréal, Richard était déjà réveillé lorsque la sonnerie du téléphone a retenti à 5 h 45. C'était la copine d'un ami de Réjean. Les deux gars étaient sortis la veille au Blue Bird où un grave incendie avait éclaté. Un acte criminel. Trois jeunes hommes en état d'ébriété s'y étaient vu refuser l'accès. Mécontents, ils avaient mis le feu dans la cage d'escalier du bar dont une issue de secours était verrouillée pour empêcher des clients de s'y introduire sans payer. L'ami avait été sérieusement blessé dans la cohue, mais on n'avait aucune idée de ce qui était arrivé de Réjean. 

«Mes parents sont partis à sa recherche. Il ont fait la tournée des hôpitaux pour le retrouver à la morgue.»

***

L'annonce de la mort de Réjean a été brutale pour Richard qui, le premier, parle d'un traumatisme. 

«J'ai haï le western pendant longtemps... Si ce club n'avait pas existé, mon frère n'aurait pas été là et il serait vivant.» 

C'est ce que Richard Lajoie a pensé avec sa logique d'adolescent complètement dévasté au lendemain de l'incendie du Blue Bird. Il n'avait personne à qui crier sa souffrance, un adulte qui aurait pu l'aider à plonger dans le deuil et à surmonter sa peine.

«En 1972, ce n'était pas comme aujourd'hui. Il n'y avait pas de psychologue pour m'écouter à l'école.»

Ses parents? Richard hésite avant de répondre que leurs convictions religieuses étaient tout, sauf réconfortantes, et que sa colère en a été que plus attisée. La vie «flambant neuve» de son frère Réjean venait d'être fauchée par «trois crétins», mais les gens autour de lui disaient d'en revenir, qu'un homme, ça ne pleure pas...  

Richard Lajoie a abandonné l'école à 15 ans et a accumulé les jobs qu'il perdait aussitôt. Le jeune homme étouffait dans un environnement fermé. Il s'est même pensé fou à chercher constamment du regard la porte de sortie. Encore aujourd'hui, il a du mal à répondre au téléphone, comme si cet appareil ne pouvait être porteur que de mauvaises nouvelles.

L'artisan s'est présenté pour la première fois à Saint-Tite à l'âge de 23 ans avec quelques articles faits à la main et la rage au coeur. Son raisonnement de l'époque était implacable. Cette musique qu'il détestait pour ce qu'elle représentait avait maintenant le devoir de lui procurer son gagne-pain.

Cette analyse ne tenait pas debout, il le sait, mais force est d'admettre qu'à revenir depuis 37 ans au Festival western, Richard Lajoie a appris à apprivoiser ses démons et à panser, très doucement, ses blessures.

«Saint-Tite m'a sauvé la vie. Ici, je suis appuyé par des milliers de thérapeutes qui me changent les idées. Quand les gens m'achètent quelque chose, ils achètent, sans le savoir, une partie de mon histoire», souligne l'artisan qui propose aux visiteurs ce qu'il met un an à confectionner avec, à l'esprit, le souvenir de son éternel grand frère. «Il est tout le temps avec moi.»

Son autoguérison, comme il se plaît à dire, passe également par une plaque commémorative qui a été installée il y a cinq ans par la Ville de Montréal pour honorer la mémoire des 37 victimes du Blue Bird. 

Richard Lajoie n'est pas étranger à cette initiative qui lui a notamment permis de retracer une femme également marquée par ce drame, une survivante de l'incendie. 

«Parfois, elle me pleure dans les bras. Elle a dû piétiner du monde pour se sortir de là... Je lui dis de ne pas s'en faire, que je suis content qu'elle soit là, vivante.»

Depuis ces retrouvailles, cette nouvelle amie se déplace à son tour vers Saint-Tite où elle rejoint Richard Lajoie derrière son kiosque. Seuls ensemble, ils vendent des chapeaux de cowboy tout en se laissant bercer sans rien dire par une musique qui les console un peu.




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