La vie sans Chelssy, la belle aux yeux bleus

Chelssy Mercier avait 14 ans quand elle a perdu...

Agrandir

Chelssy Mercier avait 14 ans quand elle a perdu la vie en se rendant à New York.

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) CHRONIQUE / Depuis le temps que Chelssy rêvait de voir New York, voilà qu'elle était en route, rayonnante de joie.

Entourées de Marley et de Violette, Caroline Dubois... (Isabelle Légaré) - image 1.0

Agrandir

Entourées de Marley et de Violette, Caroline Dubois et Jacinthe Claude ont accepté de revenir sur ce drame qui les a frappées le jour où Chelssy a trouvé la mort dans un accident d'autocar en direction de New York, le 18 juillet 2014.

Isabelle Légaré

Dans l'autocar la conduisant vers la ville qui ne dort jamais, l'adolescente de 14 ans avait pris place à côté de la fenêtre pour ne rien manquer du trajet jusqu'aux premiers gratte-ciel de Manhattan. 

Excitée, la jeune voyageuse placotait sans arrêt avec sa mère assise à sa droite. Caroline Dubois était tout aussi emballée par cette aventure en famille. Sa conjointe, Jacinthe Claude, était également du voyage sous les néons de Times Square.  

Parties de Lévis aux petites heures de la nuit, mère et fille étaient totalement réveillées dans cet autobus plongé dans l'obscurité où elles s'échangeaient des magazines, commentaient les tendances mode de l'heure, jouaient aux cartes... Les premières lueurs de l'aube n'étaient pas encore apparues à l'horizon que ce 18 juillet 2014 était déjà consacré comme une merveilleuse journée.

L'autocar, qui avait fait escale à Trois-Rivières et à Longueuil pour y prendre d'autres passagers, venait de franchir la frontière américaine et roulait sur l'autoroute 87 lorsque Chelssy et Caroline ont senti la fatigue les rattraper. Cette fois, elles n'ont pas résisté. Après tout, elles se laissaient conduire pour ça. 

Il était aux alentours de 7 h 30 lorsque le duo a réussi à fermer l'oeil. L'arrivée était prévue pour midi et des poussières. L'adolescente s'est assoupie le sourire aux lèvres. Cette sieste était la bienvenue avant de croquer dans la Grosse Pomme. À cet instant précis, elle n'aurait jamais pu deviner que son rêve, qui était sur le point de se réaliser, allait virer au cauchemar. 

Chelssy Mercier n'a pas vu et ne verra jamais New York. Sa route a pris fin quelques kilomètres après s'être endormie. 

***

Une statue de Bouddha, des photos encadrées de Chelssy et des bougies sont disposées sur une petite table à l'extérieur de la maison, tout près de la porte d'entrée. Les jappements en choeur des deux caniches royal annoncent mon arrivée dans cette demeure où la conversation s'amorce sur le pelage soyeux des superbes toutous.

La tranquillité rassurante de Violette, 3 ans, et l'attitude bon enfant de Marley, 9 mois, arrivent à diminuer la nervosité du moment.

C'est la première fois que Caroline Dubois et Jacinthe Claude acceptent de revenir sur ce terrible accident qui a tué Chelssy, à l'été 2014. Bientôt trois ans... Les deux femmes n'ont aucune idée où ce temps est allé. La douleur est encore déchirante, comme si leur souffrance refusait de guérir.  

«C'est toujours aussi difficile de vivre le quotidien, rien ne nous satisfait, rien n'adoucit notre mal, bien au contraire. On dirait que c'est de pire en pire...»

C'est ce que m'avait répondu Caroline Dubois alors que je me permettais de prendre de ses nouvelles dans un courriel qui a mené à notre rencontre dans cette maison où Chelssy a grandi.  

Une douzaine de photos de celle-ci, à tous âges, circulent en boucle sur l'écran du téléviseur au salon. Ce n'est pas un hasard si ces souvenirs heureux roulent durant l'entretien. C'est aussi le cas à toute heure du jour et de la semaine. C'est un «devoir» proposé par leur psychologue. Caroline et Jacinthe, qui possèdent des centaines de portraits de Chelssy, s'efforcent de porter leur attention au montage sur fond musical.

Caroline Dubois, Chelssy Mercier et Jacinthe Claude en... - image 2.0

Agrandir

Caroline Dubois, Chelssy Mercier et Jacinthe Claude en des jours plus heureux.

«On a encore de la difficulté à les regarder, à voir la réalité en face...», souligne sa mère avant de confier, la voix brisée, qu'elles ont toujours le réflexe d'attendre Chelssy au retour de l'école. 

Elle était l'adolescente aimée de tous et qui aimait tout le monde. Entourée de nombreuses amies, elle appréciait par-dessus tout la compagnie de sa famille. Lorsqu'elle n'était pas avec maman et Jacinthe, c'est qu'elle se trouvait chez son père qui l'adorait, Mario Mercier.

«Chelssy, c'était l'enfant parfaite, un ange. On se gâtait avec elle», raconte Jacinthe Claude en parlant de celle qu'elle a toujours considérée comme sa propre fille. 

Ce séjour à New York marquait le début des vacances pour le trio qui se promettait de prendre d'assaut les boutiques. La belle aux yeux bleus avait du style jusqu'au bout des doigts. Chelssy ne négligeait aucun détail, comme celui de colorer l'ongle de l'annulaire différemment des autres.

***

Tout a basculé en quelques secondes. 

Assises au centre de l'autocar, Caroline et Chelssy sommeillaient lorsque le véhicule a dévié de sa trajectoire. Jacinthe ne dormait pas, mais c'est arrivé tellement vite qu'elle n'a jamais pu voir venir l'accident.

«On en entendu la vibration. Les garde-fous ont lâché. Ils ne nous ont pas retenus. On a crashé dans le fossé», raconte Caroline Dubois d'un seul souffle.

L'autocar a heurté le terre-plein puis s'est renversé sur la gauche, le côté où Chelssy prenait place. Sa mère se souvient de tout, comme si elle y était toujours. 

«Tout le monde crie, tout le monde veut sauver sa peau et moi, je hurle. ''Elle est où ma fille? Elle est où ma fille?'' À un moment donné, je vois sa main... avec son seul ongle de couleur turquoise. Je l'agrippe pour la sortir de là, mais elle ne suit pas. Je vois juste ses grands cheveux et son bras. Je crie.»

Inatteignable, l'adolescente était coincée sous le mastodonte.  

«Ma blonde est arrivée. Elle me disait que Chelssy avait encore un pouls. Jacinthe a gratté dans le sol pour essayer de la sortir, puis elle a perdu son pouls...»

***

Caroline Dubois et Jacinthe Claude ont subi un choc post-traumatique. Trois ans plus tard, des sons et des images de l'accident reviennent régulièrement les hanter.  

«On n'est plus les mêmes personnes, ni l'une ni l'autre. Il faut se reconstruire, mais on a perdu nos forces, notre confiance.»

Le téléviseur et l'ordinateur sont restés éteints pendant plusieurs mois après le drame. Le couple s'est également abstenu de lire les articles rapportant les détails de la tragédie routière. La maman de Chelssy a fait tout en son possible pour éviter de poser les yeux sur cette photo de presse montrant l'autocar renversé sur le côté, quelque part sur l'Interstate 87, à la hauteur de la municipalité de North Hudson.

«Ce n'est pas juste un autobus que je vois. Je sais que ma fille est en dessous et dans quelle position elle est.»

Le temps ne change rien ou si peu. Cette vie qu'elles aimaient tant partager avec Chelssy n'existe plus. Les deux femmes doivent continuer sans elle. Malgré elles.

Éducatrice en milieu scolaire, Caroline Dubois n'a pas repris le travail. Jacinthe Claude non plus. C'était impossible de retourner là où tout lui rappelait le bonheur d'avant. Elle a vendu son restaurant qui portait le nom de Chelssy, à Beaumont. La jeune fille s'était amusée à participer à l'élaboration du menu. 

La chambre de l'adolescente est demeurée intacte. Sa brosse à dents est restée dans le tiroir de la salle de bain. Une armoire du salon est remplie d'objets qu'elle affectionnait. Sa maman et Jacinthe y jettent parfois un regard, quand l'ennui devient intolérable.  

«Ça fait tellement mal!», pleure Caroline Dubois qui livre une cruelle bataille contre elle-même, à passer du déni à la lucidité au déni.

«Quand j'ouvre la porte de sa garde-rode, ça me confirme que c'est vraiment vrai, que c'est arrivé... Mais moi, je ne veux pas. Je me dis qu'elle est chez son père, partie faire du ski ou avec sa mamie, en train de manger des sushis.»  

***

«Notre fille gradue cette année...», laisse tomber Jacinthe Claude en parlant au présent. Je lui en fais la remarque. Elle se dit incapable de parler au conditionnel. 

Chelssy aurait 17 ans aujourd'hui. Elle viendrait de terminer ses études secondaires à l'école Marcel-Mallet où un hommage lui est rendu dans l'album des finissants. Sa mère et sa belle-maman en sont très reconnaissantes, voire soulagées. On n'oublie pas leur fille. 

Ses meilleures amies leur rendent parfois visite le temps d'un souper. Elles parlent de tout et de rien comme Chelssy l'aurait fait. «Ça nous donne des ailes. C'est la seule chose qui nous fait vraiment du bien. Et nos chiens...»

Les deux caniches dorment au pied de leurs maîtresses pendant qu'elles se laissent aller à la confidence. À tout moment, Caroline trouve réconfort en les caressant d'une main. L'ongle de son annulaire est turquoise.

Violette et Marley sont des thérapeutes qui s'ignorent. L'une apaise la peine, l'autre provoque des sourires. Ensemble, le tandem oblige le couple à sortir de la maison, à marcher dans le quartier, à croiser des passants et à échanger quelques mots avec eux.

Un peu plus fortes, tout aussi fragiles, les deux femmes avancent lentement avec leurs doux et fidèles compagnons, la blanche Violette en tête. 

Adopté quelques mois après l'accident, ce chien d'un calme exceptionnel, elles l'ont aimé tout de suite, sans condition. Violette est un cadeau du ciel.

«On a la certitude profonde que c'est Chelssy qui l'a mise sur notre chemin.», aiment penser Caroline et Jacinthe qui, pas à pas, se laissent guider par le souvenir de celle qui vit en elles.

Passagère recherchée

Caroline Dubois souhaite transmettre ce message à une passagère de l'autocar qui se reconnaîtra peut-être ici. Le 18 juillet 2014, cette dame a posé un geste que la maman de Chelssy Mercier n'a jamais oublié. «Une seule personne, une femme, est venue nous aider. Elle a essayé de trouver quelque chose au sol, à travers les débris, pour aider Jacinthe à gratter dans la terre et trouver le visage de la p'tite. Si jamais elle veut passer par toi, Isabelle, pour me contacter, j'aimerais lui parler. Je tiens à la remercier.»

L'accident d'autocar du 18 juillet 2014.... (La Presse) - image 4.0

Agrandir

L'accident d'autocar du 18 juillet 2014.

La Presse

Chelssy Mercier est décédée dans un accident d'autocar le 18 juillet 2014. Au total, 55 personnes se trouvaient à bord du véhicule opéré par la compagnie Autobus Fleur de Lys, à Lévis. 

Les passagers avaient réservé leur séjour à New York auprès de l'agence Jaimonvoyage.com dont le siège social est situé à Trois-Rivières.  

Le rapport d'enquête produit par la police de l'État de New York conclut que la cause de l'accident d'autocar survenu près de North Hudson est le résultat «d'un conducteur somnolent ou distrait». 

Mère de la victime, Caroline Dubois a refusé de commenter les procédures judiciaires qui ont été entreprises après l'accident et qui sont toujours en cours.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer