Parce que personne n'est éternel

Jacques Deschesnes revient sur cet accident dans lequel... (Stéphane Lessard)

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Jacques Deschesnes revient sur cet accident dans lequel sa conjointe a perdu la vie.

Stéphane Lessard

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) CHRONIQUE / «Si tu as quelque chose à dire à ton chum et à tes enfants, fais-le tout de suite. Demain, tu ne sais pas si tu seras là.»

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Jacques Deschesnes et Marie-Andrée Faucher étaient des passionnés de moto, un engin qui leur permettait de voyager sans se presser.

Jacques Deschesnes ne cherche pas à me faire craindre le pire, pas plus qu'il veut se montrer déprimant en y allant de ce judicieux conseil, quoique déconcertant. Tout ce qu'il espère, c'est que son histoire nous permettra d'avoir à l'esprit que personne n'est éternel. Ça a l'air évident, dit comme ça, pourtant, on l'oublie trop souvent. Sa chère Marie-Andrée, elle, avait cette rare qualité de garder cette réalité en tête.

En couple depuis 2005, Jacques Deschesnes, 62 ans, et Marie-Andrée Faucher, 52 ans, avaient la passion commune de la moto. En onze ans de balades, ils ont dû accumuler 130 000 kilomètres à l'odomètre. Il n'y a pas une région du Québec qu'ils n'ont pas serpentée tranquillement.

À pareille date l'an dernier, les deux motocyclistes avaient profité du long congé de la Saint-Jean pour, cette fois, prendre la direction de Bar Harbor, dans le Maine.

«On aimait explorer les routes secondaires, sortir du trajet normal pour longer les baies et s'arrêter dans les ports», raconte Jacques en ajoutant que sa tripeuse de moto préférait se laisser conduire en prenant place derrière lui. Pas très grande, l'agronome de profession avait tout le loisir d'admirer le paysage et de guider son compagnon jusqu'à la prochaine microbrasserie, boulangerie artisanale et autre destination improvisée où les deux voyageurs se faisaient un devoir de lier connaissance avec les gens du coin.

Ils étaient comme ça, Jacques et Marie-Andrée, des complices qui aimaient croire en cette phrase qu'ils se répétaient souvent: «Si tu es généreux avec la vie, la vie sera généreuse avec toi.»

Le 1er octobre 2016, un samedi, le couple de Trois-Rivières a enfourché sa moto pour faire une virée près des frontières américaines où les couleurs d'automne étaient à leur meilleur. Ils avaient prévu se rendre jusqu'à Saint-Augustin-de-Woburn, à l'extrémité de la route 161 sur laquelle on peut rouler à une vitesse raisonnable, sans se laisser pousser par le trafic.

«C'était une ride de pépère» convient Jacques qui était aux commandes de sa Yamaha 2001, un engin plus confortable que sportif, au moment d'emprunter le boulevard Jutras, à Victoriaville, une zone de 70 km/h où une voiture arrivant en sens inverse l'a coupé en tournant dans l'entrée d'un commerce.

«Deux secondes et... paf! Je n'ai même pas eu le temps de toucher les freins.»

Les deux motocyclistes ont été projetés dans les airs. L'impact avec le sol a été brutal. Lorsque le conducteur de la moto a ouvert les yeux, il était étendu sur l'asphalte, gravement blessé. Apercevant sa conjointe allongée plus loin, immobile, l'homme a tenté de se lever pour accourir dans sa direction. En vain. Avec la force du désespoir, il a réussi à ramper jusqu'à elle.

Inconsciente, Marie-Andrée ne s'est jamais réveillée. Elle est pratiquement décédée sur le coup.

Deux secondes avant, la femme et son amoureux se laissaient porter par la vie qui était bonne pour eux. Deux secondes plus tard, la mort se mettait en travers de leur chemin.

***

Jacques Deschesnes a préféré quitter leur appartement de Trois-Rivières pour s'installer avec son père qui se fait vieux, dans la demeure de celui-ci, sur le bord du lac Souris, du côté de Saint-Mathieu-du-Parc. La convalescence a été longue: fracture à la tête du péroné et aux poignets, côtes cassées et plusieurs ecchymoses dont certaines ont nécessité des points de suture. Chanceux dans sa malchance, oui. Il aurait pu y rester aussi. Il le sait.

«J'ai dix ans de plus que Marie. Si on m'avait donné le choix, je serais parti à sa place. Mais ça ne marche pas de même...»

Le deuil se poursuit avec ses bonnes et ses moins bonnes journées. Jacques est à mémoriser et à intérioriser ces petites choses du quotidien qui passent inaperçues quand on ne sait pas que la mort s'apprête à nous prendre celui ou celle qu'on aime. Ça peut être la façon que Marie-Andrée avait de sourire en lui disant bonjour, un chemisier qui sent encore son parfum ou de revoir par hasard son ancienne voiture.

«Tout me rappelle tout. Une partie de moi n'est plus là», dit-il la voix brisée dans ce café bondé où le destin de chacun suit son cours. Par la vitrine, on peut voir le mouvement ininterrompu sur le boulevard, ce qui nous fait penser que la belle saison est de retour avec ces allers et retours que nous multiplierons en voiture, en moto, à vélo, à pied... Inévitablement, on va se croiser.

«Prenons le temps de prendre le temps. Sur la route comme dans nos relations», conseille à nouveau Jacques Deschesnes.

Marie-Andrée Faucher était douée pour s'arrêter et regarder le monde autour d'elle. Pour ses 50 ans, la dame avait tenu à remercier ses parents et amis venus célébrer avec elle en leur disant ceci: «Chaque personne avec laquelle nous avons un contact franc et sincère nous permet d'accéder à une autre dimension de nous-même. Notre univers s'agrandit, et ce, jusqu'à l'infini.»

«C'était une exploratrice de la conscience», aime mettre en lumière Jacques Deschesnes qui refuse d'en vouloir au jeune homme à l'origine de l'accident, un Français dans la vingtaine, en stage au Québec. C'est en cherchant une adresse qu'il a tourné le volant avec la suite qu'on connaît.

Le motocycliste a récemment écrit à l'automobiliste. Un courriel.

«Je lui ai dit de vivre sa vie du mieux qu'il peut, de ne pas tomber dans l'excès de culpabilité et d'être heureux... le plus possible», confie-t-il en s'essuyant les larmes.

Jacques n'est pas remonté sur une moto et ne sait pas s'il le fera un jour. Trop tôt. Le temps est encore suspendu. Pour le moment, il s'accroche au souvenir de Marie-Andrée assise derrière lui et à cette réflexion qui l'aide à continuer sa route sans elle.

«On ne sait pas de quoi la vie est faite ni où elle cherche à nous amener.»




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