La classe qui fait mouche

Yahia Nasri reçoit les trucs et conseils de... (Stéphane Lessard, Le Nouvelliste)

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Yahia Nasri reçoit les trucs et conseils de Dany Martin pendant qu'Ariane Richard s'apprête à effectuer un lancer.

Stéphane Lessard, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Comme par magie, personne ne se préoccupe du paysage sans relief offert par les murs du gymnase. Les yeux rivés sur leur canne à mouche, Maurice, Ariane et Yahia ont la tête ailleurs. Ils sont entourés d'une forêt verdoyante, ont de l'eau jusqu'aux genoux et ressentent la sensation de bien-être au bout de la ligne. Ils taquinent le poisson et éveillent une passion.

Pour certains, c'est le vélo, pour d'autres, c'est le yoga, l'horticulture, le tricot... Dany Martin, lui, est entiché de la pêche à la mouche. Directeur adjoint au centre d'éducation des adultes de la Commission scolaire du Chemin-du-Roy, il aime passer des heures en tête à tête avec la nature qui, c'est prouvé, est un puissant thérapeute. Son silence a un effet calmant dès qu'on se présente à sa porte. 

Je n'y connais rien en pêche à la mouche, sinon que ses adeptes maîtrisent l'art de faire danser au-dessus de l'eau un minuscule appât artificiel aussi léger, délicat et alléchant qu'un insecte. Le moucheur lance et recommence, confiant que sa technique finira par hypnotiser le poisson qui n'y verra que du feu, même dans l'eau. Tant mieux si ça mord, mais le pêcheur ne revient jamais bredouille. Il attrape chaque fois quelques instants de véritable enchantement.

«Quand j'ai les deux pieds dans une rivière, je m'évade et je suis heureux. C'est ce que j'ai envie de montrer aux élèves. Dans la vie, ça prend une passion. Pas obligé que ce soit la pêche à la mouche, mais développer un intérêt augmente la motivation et la réussite.» 

C'est plus fort que lui. Dany Martin ne peut s'empêcher de faire le parallèle entre un pêcheur qui, sans jamais quitter la rivière des yeux, fouette le ciel avec sa canne à moucher, et l'élève dont la persévérance en classe finit également par donner des résultats.

Dans son école, M. Martin côtoie des adultes, jeunes et moins jeunes, qui n'ont pas encore terminé leurs études primaires et secondaires. Certains sont toujours confrontés à leur lot de difficultés, des problèmes d'apprentissage qui risquent parfois de noyer la meilleure volonté du monde.

L'homme s'est mis en tête de leur enseigner la pêche à la mouche en se disant que l'expérience allait allumer une petite étincelle, celle qui donne envie d'en apprendre un peu plus sur sa capacité de croire en soi.

Une douzaine d'élèves ont levé la main pour participer au projet qui s'est échelonné sur douze semaines. Chaque mardi midi, ils avaient rendez-vous dans le gymnase où Dany Martin a troqué son titre de directeur pour celui non moins officiel de «passionné de pêche à la mouche». Parmi eux, Maurice Bukuru, 27 ans. 

Né au Congo où son père et sa mère ont été tués, il avait douze ans lorsque lui, ses frères, sa soeur, une tante et des cousins ont fui les massacres de la guerre pour trouver refuge dans des camps au nord du Burundi. Il y est resté pendant treize ans. 

Maurice a eu le temps de traverser l'adolescence, de devenir un adulte, de se marier et d'y voir naître les trois premiers de ses quatre enfants avant d'en sortir pour poursuivre sa vie à Trois-Rivières, en janvier 2016.

S'il a déjà pêché au Congo? Jamais. Ni dans le camp de réfugiés. 

«J'aime ça assister à ce cours! Je crée des nouveaux liens d'amitié et j'apprends à gérer diverses situations. On vit dans le respect des autres», se réjouit Maurice qui aime pratiquer son français tout en découvrant un univers qui, jusqu'à tout récemment, lui était totalement étranger.

Ariane Richard, 26 ans, est native de Saint-Cyrille-de-Lessard, une petite municipalité dans Chaudière-Appalaches où elle adore retourner pour respirer l'air pur et retrouver l'atmosphère du chalet familial. Le parcours scolaire de la jeune femme dyslexique a toujours été ardu, mais elle s'accroche plus que jamais, motivée par les trucs et conseils de Monsieur Dany, un amateur de plein air, comme elle. 

«Ce cours est fantastique! J'aime son côté zen», précise la Trifluvienne qui se dit encouragée par sa meilleure capacité de concentration depuis qu'on lui permet de porter son attention sur une petite mouche artificielle. «Je viens de terminer mon français de 2e secondaire!», fait-elle savoir avant de retourner à sa ligne.

Originaire d'Algérie, Yahia Nasri, 34 ans, est au Québec depuis deux ans. Celui qui a été soutien technique pendant une dizaine d'années dans son pays d'origine doit tout reprendre du début. Une fois terminés ses cours de francisation, ce sera les études de niveau secondaire et ainsi de suite, jusqu'à ce que le jeune homme retrouve sa voie là où il avait dû la laisser. Le processus est long, mais il est bien décidé à ne pas abandonner.

La pêche cultive la patience et les élèves de Dany Martin en auront la preuve ce jeudi, alors qu'ils auront les pieds dans la rivière Nicolet pour passer de la théorie à la pratique. Yahia a très hâte.

«Quand je pêche, je me sens comme une nouvelle personne. Ça me fait oublier mes problèmes. Ça m'enlève du stress», dit-il avant de se tourner vers le directeur qui, tout souriant, vante la technique du lancer de son élève aussi mordu que lui.




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