La dernière exposition de Rémi

Récemment admis à la Maison Albatros de Trois-Rivières,... (Stéphane Lessard)

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Récemment admis à la Maison Albatros de Trois-Rivières, Rémi Garceau a le bonheur d'y exposer quelques-unes de ses nombreuses photos d'oiseaux. - Stéphane Lessard

Stéphane Lessard

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Couché dans son lit légèrement relevé, Rémi Garceau peut apercevoir la mangeoire d'oiseaux pratiquement en face de sa fenêtre. Beau hasard. C'était la chambre disponible lors de son admission, mardi. Arrivé une journée avant ou après et l'homme n'aurait peut-être pas eu la même prise de vue alors que là, il se réjouit d'avoir déjà reçu la visite d'une mésange.

Le photographe n'avait pas son appareil à portée de main pour immortaliser la scène, mais ça ne fait rien. Le souvenir de cette rencontre est encore plus clair et net dans son esprit que sur n'importe quelle photo. À force d'admirer les oiseaux dans l'oeil de sa caméra, Rémi Garceau a compris l'importance de saisir l'instantanéité du présent.

«Tu sais que l'albatros, c'est un oiseau?»

Je fais signe que oui, mais pour être honnête, j'avais oublié... Il n'en fait pas de cas, amusé par cet autre clin d'oeil que lui envoie le destin. Cette résidence où le brave monsieur restera jusqu'à la fin de ses jours porte le même nom que l'ami ailé au vol silencieux.

Rémi Garceau, 66 ans, est en phase terminale du cancer de la prostate. Chaque journée, voire chaque heure de plus le rapproche de sa mort. Il le sait et ne cherche pas à s'en éloigner. 

Affaibli et amaigri, l'homme ferme souvent les yeux et s'excuse de chercher ses mots alors que sa lucidité me laisse sans voix, surtout au moment d'aborder le sujet de sa passion. 

Ses yeux s'agrandissent d'un seul coup, son visage s'illumine et, sans avertissement, le voilà qui éclate d'un rire joyeux dans cette chambre aux murs dégarnis. C'est parfait. Ses photos n'en seront que plus éclatantes.

La dernière chose à laquelle le malade en fin de vie s'attendait en se présentant avec sa petite valise à la Maison Albatros de Trois-Rivières, c'était de se voir proposer d'y exposer ses portraits d'oiseaux.

C'est Danielle Hamelin qui en a eu l'idée. Coordonnatrice des soins infirmiers, elle sait mieux que quiconque dans quel état d'esprit se présentent les nouveaux patients qui viennent de fermer la porte de leur domicile en sachant qu'ils n'y retourneront jamais. 

«Ta maison est une partie de ta vie et de toi-même», souligne-t-elle avant de raconter sa première rencontre avec M. Garceau. C'était quelques heures seulement après son arrivée dans ce lieu où chaque personne est accueillie comme un être animé par ce qu'il a toujours été. 

«Avez-vous une passion?», lui a-t-elle demandé pour casser la glace, le mettre à l'aise, bref, pour lui rappeler que même en fin de vie, vie il y a. 

Et comment il en a une! Depuis sa retraite du monde municipal, le Trifluvien ne compte plus le nombre de fois où il a marché en forêt, équipé de son appareil photo, prêt à capter ce moment de quelques secondes où l'oiseau passe devant son objectif. 

Je l'imagine, camouflé et immobile comme un chasseur, devant patienter pendant des heures avant que son sujet daigne se laisser poser.

«Non, pas moi... L'oiseau est là ou n'est pas là. S'il n'est pas là, pourquoi l'attendre? De toute façon, tu ne sais jamais quel oiseau va arriver.»

Il étire le bras pour agripper sa tablette électronique sur sa table de chevet. Elle renferme quelque 1000 photographies. Ici, un pic flamboyant, là, un canard branchu, plus loin, un butor d'Amérique, un cardinal, un grand héron, une paruline à queue jaune... Les photos défilent, magnifiques. L'homme alité n'en rate pas une. Il me décrit chacune d'elles en insistant sur la brillance du plumage, la forme du bec ou la rondeur des minuscules pupilles qui semblent le fixer à son tour. 

Le photographe n'est plus dans une chambre en train de recevoir des soins palliatifs, mais sur une passerelle, dans un sentier, sur le bord d'un lac ou près d'une rivière. Il ferme de nouveau les yeux pour revivre ces rendez-vous uniques.

«Plus jeune, je voyais passer des nuées d'oiseaux sans m'arrêter à les regarder, pensant qu'ils étaient tous pareils. Quand j'ai commencé à les photographier, je me suis rendu compte que ce n'était pas le cas.»  

Une douzaine de ses photos ont pris place sur les murs de la Maison Albatros. Les patients, leurs proches et les membres du personnel peuvent les admirer aussi longtemps que Rémi Garceau y séjournera. Il en est fier. Ce sera sa huitième exposition. 

«Celle-là, je ne l'attendais pas pantoute!», avoue-t-il en riant doucement de la situation. «Je suis couché dans un lit et on me propose de faire une exposition!» 

Même en fin de vie, l'homme n'est pas au bout de ses surprises. La mésange venue le saluer cette semaine en est un autre bel exemple. En l'apercevant, il s'est revu, l'oeil rivé sur l'objectif, en fusion totale avec l'oiseau.  

«Quand je le regarde, je ne vois rien d'autre qu'un être vivant, libre de faire et d'aller où il veut.»




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