Le tour de chaloupe

Depuis cinq semaines, la chaloupe est le principal... (Sylvain Mayer)

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Depuis cinq semaines, la chaloupe est le principal moyen de transport de Caroline Hamel et de ses enfants, Anne et Pier-Olivier.

Sylvain Mayer

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Maskinongé) Ça fait cinq semaines que ça dure...

Que ce soit pour se rendre au travail, à l'école ou à l'épicerie, Caroline Hamel n'a pas le choix. Elle doit d'abord enfiler ses bottes de pluie et un imperméable avant de monter à bord de la chaloupe ancrée à la rampe du balcon de sa maison. 

C'est son conjoint, Luc Lefebvre, qui manoeuvre l'embarcation dans le canal qui s'est formé entre les champs aux allures de grands lacs. Si c'est profond? Difficile à estimer, mais le gilet de sauvetage est de mise lorsque la rumeur parle de six à neuf pieds d'eau... 

La tuque aussi est de circonstance. Il vente tout de même un peu durant cette traversée de cinq minutes au bout de laquelle femmes et enfants descendent les pieds au sec.

Pour les non-habitués, la scène a de quoi surprendre, mais pour les gens du coin, la vue de nombreuses chaloupes accostées le long du chemin où plusieurs voitures sont également stationnées fait partie du décor. 

La petite famille de Maskinongé habite sur la route Langue-de-Terre, un nom qui sonne comme le bout du monde, mais qui se révèle un véritable coin de paradis pour ceux et celles qui ont choisi d'y vivre.

J'avoue m'y être sentie complètement ailleurs cette semaine, alors que je m'aventurais pour la première fois sur cette bande de terre longeant le lac Saint-Pierre. Malgré le sale temps qui s'acharne, on peut facilement imaginer les superbes couchers de soleil et le doux silence qui enveloppe les lieux. Ce printemps par contre, la sainte paix a un prix plus élevé qu'à l'habitude. Le forfait inclut des tours de chaloupe illimités et une vue pour le moins inusitée sur des maisons complètement isolées. «On savait à quoi s'attendre en s'installant ici», affirme Caroline Hamel qui ne cherche pas à me brosser un portrait idyllique de la situation. 

La fatigue s'accumule comme les semaines et son niveau de stress est directement proportionnel au niveau de l'eau. Aussi beau soit-il, le lac Saint-Pierre se fait menaçant, surtout en ce moment. Malgré tout, la dame refuse de se laisser aller au découragement. Ça pourrait être pire... 

Sa maison baigne dans «au moins» quatre pieds d'eau, mais l'intérieur est intact. Seul le plancher du garage est recouvert d'un pied d'eau, ce qui constitue un moindre mal dans les circonstances. Jusqu'à preuve du contraire, les panneaux de contreplaqué font le travail devant les deux portes au niveau du sol et les sept pompes continuent de fonctionner à plein régime. Un système de caméra à distance permet de suivre à distance l'évolution de la situation. Rien n'a été laissé au hasard.

Caroline Hamel et Luc Lefebvre savent depuis toujours qu'ils habitent dans une zone à risque. Ils en étaient conscients au moment même de faire l'acquisition de leur maison, en 2000. 

«On avait déjà un bateau. On voulait s'installer sur le bord de l'eau. Ça a été un coup de coeur.»

Cette décision n'a jamais été regrettée même si elle est venue avec son lot de débordements. Les riverains ont été prévoyants. 

Au fil des crues printanières, leur maison a été transformée afin de limiter le plus possible les dégâts. En 2012, la résidence de deux étages a été surélevée afin d'y construire un garage conçu expressément pour résister aux infiltrations. 

«Si on n'avait pas fait ça, aujourd'hui, on aurait les fesses dans l'eau!», acquiesce Caroline Hamel avant d'ajouter que chaque printemps depuis dix-sept ans, sa famille s'attend de devoir se déplacer en quatre roues ou en chaloupe pendant quelques jours, le temps que l'eau se retire du chemin pour retourner dans le fleuve. 

Sauf que cette fois-ci, la situation perdure depuis cinq semaines! C'est long longtemps.  

«Au début, c'est l'fun de faire de la chaloupe, mais là, un peu moins...», avoue Anne, 12 ans, qui n'avait que quelque mois au moment de vivre sa première inondation et, par la force des choses, son premier tour de chaloupe pour aller se faire vacciner au CLSC.

Sa mère ne peut s'empêcher de rire en racontant l'anecdote. Plus sérieusement, la maman admet avoir hâte que le printemps 2017 soit également chose du passé.

«Oui, l'eau monte, mais quand tout sera terminé, il nous restera qu'à laver le plancher du garage et à refaire l'aménagement paysager», dédramatise Caroline Hamel qui a une pensée sincère pour les nombreux sinistrés d'un peu partout au Québec dont les maisons sont sérieusement endommagées.

Comment tu fais? Ses amies et collègues lui posent souvent la question ces jours-ci.  

«Les enfants adorent vivre ici», se réjouit-elle avant d'assurer que leurs parents n'ont pas l'intention de déménager. Pier-Olivier, 15 ans, est catégorique. Il n'y a pas plus bel endroit pour grandir et faire du ski nautique... si le beau temps peut daigner se présenter.

Bien malin celui qui peut prédire avec exactitude la date où le fleuve se décidera enfin à retourner sagement dans son lit. En ce moment, on croirait avoir affaire à un bambin qui refuse d'aller dormir. Éducatrice dans un centre de la petite enfance, Caroline Hamel n'a qu'un seul conseil à donner: s'armer de patience. 

Son moral tient le coup. Il le faut. C'est dans les épreuves que s'expriment des gestes d'entraide tout aussi exceptionnels. 

Il y a quelques jours, la petite famille de Caroline Hamel et d'autres résidents de la route Langue-de-Terre avaient rendez-vous pour un 5 à 7 improvisé chez un voisin qui les invitait à se changer les idées en attendant que le train-train quotidien reprenne son cours normal.

Tout le monde s'est pointé sur place la broue dans le toupet et le sourire aux lèvres. En chaloupe.




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