De Maude à Justin, l'aboutissement

Justin Hubert subira dans quelques semaines la phalloplastie,... (Stéphane Lessard)

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Justin Hubert subira dans quelques semaines la phalloplastie, une étape très importante dans son long processus pour devenir un homme.

Stéphane Lessard

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Justin Hubert est à quelques semaines de franchir le fil d'arrivée, de concrétiser son rêve, de crier «mission accomplie». Peu importe comment on le dit ou l'écrit, le jeune homme n'a jamais été aussi heureux que maintenant. Le 30 mai, il sera sur la table d'opération pour devenir ce qu'il a toujours été.

À deux mois de célébrer son 21e anniversaire, Justin s'apprête à renaître avec un pénis. Il pourra enfin récupérer ce qu'on lui avait enlevé sans jamais lui demander son avis.

Retour en arrière.

Ça fait déjà quatre ans, presque jour pour jour. Un adolescent était dans le hall du Nouvelliste. Il demandait à me parler. À vrai dire, je croyais avoir affaire à un garçon en croisant son regard dissimulé sous une casquette et en remarquant ses épaules légèrement voûtées sous un chandail trop grand.

En réalité, j'étais devant une fille de 16 ans au sourire résigné. À l'époque, Justin s'appelait Maude et cette situation était devenue insoutenable. 

En proie à des idées suicidaires, elle tenait une copie du journal dans les mains. Une chronique («Erreur sur la personne») parue quelques semaines plus tôt lui laissait entrevoir une lueur d'espoir puisque le texte décrivait la métamorphose d'une femme en homme.

L'adolescente de Trois-Rivières souhaitait rencontrer ce transsexuel pour en apprendre davantage sur les étapes à suivre. Elle avait également une histoire à me raconter, un incroyable récit («Maude, ni fille, ni garçon») que sa mère, Hélène Richard, partageait publiquement pour la première fois.

Le 30 juin 1996, à 32 semaines de grossesse, la femme a été admise d'urgence à l'Hôpital Saint-François d'Assise, à Québec, afin d'y accoucher prématurément d'un garçon qui, au bout de quelques jours, s'est avéré être un bébé «intersexué». Celui qui se prénommait déjà Kevin avait un pénis, un testicule, un utérus, une trompe de Fallope et un ovaire...

Au bout de trois interminables semaines et tests de toutes sortes, les spécialistes du Centre hospitalier de l'Université Laval ont annoncé aux parents sous le choc: «Il serait plus facile que votre enfant né avec une ambiguïté sexuelle devienne une fille.»

Hélène Richard avait 22 ans et entendait pour la première fois le terme hermaphrodite. Dépassée par les événements, elle s'en est remise à eux. De toute manière, personne ne lui a jamais demandé ce qu'elle en pensait.

Le poupon n'était âgé que de quelques semaines lorsqu'on lui a retiré la trompe de Fallope et l'ovaire (en état de décomposition), mais les médecins ont attendu qu'il soit âgé de 14 mois avant de faire disparaître son micro pénis et de procéder à la reconstruction chirurgicale du vagin. 

Le dossier était réglé aux yeux des experts. Sa mère n'avait plus qu'à lui trouver un prénom féminin, lui faire deux couettes, l'habiller en rose et attendre à la puberté pour lui faire avaler des oestrogènes qui allaient féminiser le reste de son corps.

Sauf que ça ne s'est pas passé ainsi. Maude n'a jamais gobé qu'elle était une fille.

***

La phalloplastie donc. Il s'agit de la grande opération dans le processus de transformation de femme à homme. La plus délicate - et lourde - aussi. L'intervention chirurgicale consiste à confectionner l'urètre, le gland et le phallus.

Justin Hubert est parfaitement au courant de ce qui l'attend. Faite par deux chirurgiens, son opération du 30 mai aura lieu dans un centre hospitalier privé de Montréal et devrait durer entre 7 et 9 heures.

«Ils vont prendre la peau de mon avant-bras pour fabriquer le corps du pénis. Après, on va faire une greffe de peau à partir de ma cuisse pour recouvrir mon avant-bras», explique-t-il en précisant que les nerfs du clitoris sont raccordés au nouveau membre pour lui donner la sensibilité désirée. D'ailleurs, cette opération sera suivie de deux autres, moins longues cette fois, mais essentielles pour boucler la boucle, soit la mise en place de prothèses testiculaires et l'implant érectile.

Après avoir subi l'ablation de l'utérus à l'hiver 2016, Justin Hubert sait pertinemment que la prochaine étape ne sera pas une mince affaire. La convalescence non plus. Rien ni personne ne réussira cependant à le décourager d'aller de l'avant. Le garçon est le premier à admettre qu'il accepte de se «faire charcuter» pour atteindre son but.

«Je serais prêt à me faire couper un bras pour ça», a-t-il déjà dit à sa mère, sa fidèle complice.

Depuis toujours, Hélène Richard est un soutien de... (Stéphane Lessard) - image 2.0

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Depuis toujours, Hélène Richard est un soutien de chaque instant pour son fils Justin.

Stéphane Lessard

Ça n'a pas été évident pour Hélène Richard. Avec courage, puisqu'il en faut pour traverser pareille épreuve, elle a dû faire le deuil de sa fille dont le corps et, parfois, le caractère, se sont transformés au rythme de la testostérone injectée quotidiennement depuis l'âge de 17 ans.

Oui, la dame s'est déjà trompée de prénom en l'appelant pour souper, mais peu à peu, Justin a pris toute la place dans son coeur de mère qui ne souhaite que le bonheur de son enfant, peu importe le genre.

«C'est dur à expliquer, mais j'ai l'impression aujourd'hui d'être complètement devant quelqu'un d'autre. Justin est la renaissance d'un autre enfant. Maude est partie...»

La femme se souvient du moment exact où elle a réalisé à quel point sa fille n'existait plus aux yeux de celui qui était devenu un fils. C'était au lendemain de sa mastectomie, au printemps 2015. Son garçon n'était pas sitôt revenu de l'hôpital qu'il a allumé le foyer extérieur pour y brûler, un à un, les soutiens-gorges de sport qu'il avait toujours portés afin de mieux camoufler ses seins qu'il détestait.

Deux ans plus tard, le voilà dans la cuisine, qui profite de ma présence pour soulever son chandail et montrer fièrement son «chest» dont les cicatrices rappellent un passé soudainement si lointain.

Non, Justin n'est plus la Maude que j'ai rencontrée en avril 2013. Le jeune homme parle sans arrêt, rit de bon coeur, mais surtout, ses épaules se redressent et ses yeux brillent en pensant au grand jour qui approche.

«Après tant d'années à me battre contre ce corps qui ne m'appartient pas, je vais enfin être moi.»




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