Lettre à coeur ouvert

Quatre jours avant son décès, Johanne Gravel souriait...

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Quatre jours avant son décès, Johanne Gravel souriait toujours à la vie.

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

C'était un soir d'avril 2015. Christian Gendron s'est installé à la table de la cuisine avec papier et crayon. Depuis plus de 23 ans, il ne se passait pas une journée sans que son épouse ne pense à ce jeune homme de 18 ans. C'était maintenant le temps des remerciements.

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Maire de Sainte-Geneviève-de-Batiscan, Christian Gendron a tenu à partager la lettre de remerciement adressée à la famille du jeune homme dont le coeur a accompagné son épouse pendant 24 ans.

Sylvain Mayer, Le Nouvelliste

«Là, on s'assoit. Dis-moi ce que tu penses et ce que tu ressens. Je le sais, mais redis-le moi. Je vais écrire.»

Maire de Sainte-Geneviève-de-Batiscan, Christian Gendron avait dû insister doucement pour qu'elle accepte enfin de se laisser guider par son coeur qui avait tant à raconter.

Pendant toutes ces années, Johanne Gravel ne savait pas qu'elle pouvait écrire de façon anonyme à la famille du donneur, mais même en sachant cela, il n'est pas certain qu'elle l'aurait fait avant. La femme s'était toujours montrée hésitante face à son désir d'exprimer sa profonde reconnaissance et sa crainte de bousculer des gens qui, en recevant sa lettre, allaient inévitablement revivre de douloureux souvenirs.

Johanne Gravel ne savait rien de ce garçon, sinon qu'il avait perdu la vie en moto et que son coeur lui avait permis de prolonger la sienne. 

«Le 21 juin 1992, soir de la fête des Pères, je reçois un appel de l'Institut de cardiologie de Montréal m'annonçant qu'il y avait un coeur disponible pour moi et que je devais me rendre de toute urgence à l'hôpital. Une famille qui venait de perdre un des leurs de façon brutale avait pris la décision de dire «non» au destin qui les frappait et de dire «oui» au don d'organes de façon à ce que la vie puisse se poursuivre de façon différente. Quel beau cadeau vous m'avez fait et probablement à plusieurs autres receveurs en attente...»

Christian Gendron me tend une copie de la lettre intitulée «Pour la famille du donneur d'organes». Écrits d'un seul jet, les remerciements de son épouse font deux pleines pages. Se sentant investi d'une cause, l'homme a eu envie de les partager à l'occasion de la Semaine nationale du don d'organes et de tissus. 

«Elle était parfaitement consciente de sa deuxième chance d'écouter le chant des oiseaux chaque matin», dit-il avec la certitude de bien résumer la pensée de celle auprès de qui il est demeuré jusqu'à son dernier souffle.

Johanne Gravel aura vécu pendant 24 ans avec ce coeur qu'on lui a greffé le 21 juin 1992. La femme de 58 ans est décédée le 7 juillet 2016, entourée de ses trois enfants et de quatre petits-enfants qu'elle a pu voir grandir pour son plus grand bonheur.

Plongé dans le deuil, le maire de Sainte-Geneviève-de-Batiscan, qui est aussi directeur du transport pour l'entreprise Barrette Structural, travaille beaucoup en ce moment. «Et heureusement...», laisse-t-il entendre.

«Ça va faire bientôt dix mois. C'est encore très difficile. À la maison, je lui parle. J'ai l'impression de la sentir avec moi. Ma conjointe était aussi ma meilleure amie...»

Au printemps 2016, Johanne Gravel avait eu la confirmation que sa lettre s'était rendue jusqu'à la famille du jeune homme dont le coeur s'était mis à rebattre en elle.

«Chez Transplant Québec, on nous a dit que son frère avait été surpris, mais heureux de recevoir notre lettre», se réjouit Christian Gendron qui aurait aimé que les remerciements puissent se faire de vive voix, mais comprend parfaitement le principe d'anonymat entourant le don d'organes.

En me racontant l'histoire derrière cette lettre, l'homme nous invite à réfléchir à l'importance d'un geste qui, pour des milliers de personnes transplantées ou en attente d'une greffe, est le seul espoir de survie.

«C'est important pour moi de remercier aujourd'hui toutes les familles qui, tout en étant placées devant une décision extrêmement difficile, acceptent que la vie se poursuive différemment.»

*****

Johanne Gravel venait de mettre au monde son troisième enfant lorsqu'on lui a découvert une insuffisance cardiaque sévère vraisemblablement causée par une myocardiopathie survenue après l'accouchement.

Son état s'est mis à se détériorer rapidement, à tel point que deux ans plus tard, son nom était inscrit sur la liste prioritaire pour une greffe du coeur.

«J'en étais réduite à me lever le matin et à me coucher le soir. Je tentais de respirer le mieux possible, sans aucun effort», a écrit Johanne dans sa lettre, ce à quoi son mari se permet de préciser: «Elle n'arrivait même pas à lever une petite cuillère...»

Si le coeur reçu en juin 1992 s'est avéré le bon, Mme Gravel n'a pas été épargnée pour autant par la suite. D'autres problèmes de santé se sont ajoutés: un cancer ovarien, une chirurgie à coeur ouvert pour procéder au remplacement de la valve, une triple pneumonie, l'implantation d'une endoprothèse coronarienne (stent) et d'un stimulateur cardiaque à titre préventif, puis, en 2014, un cancer du sein... 

À tous ceux et celles qui lui disaient qu'elle était une battante incroyable, Johanne Gravel répondait du tac au tac: «J'ai eu une deuxième chance dans la vie. Ce n'est pas vrai que je n'en profiterai pas au maximum.»

Christian Gendron sort d'une enveloppe une grande photo de son épouse assise dans un fauteuil roulant. Enveloppée de couvertures, elle est posée devant l'Institut de cardiologie de Montréal. Admiratif, il m'invite à porter mon attention sur le sourire de sa belle. 

Le père de famille a donné cette photo à chacun de ses enfants en leur disant ceci: «Quand ça ira moins bien, parce que dans la vie, il y a des moments plus difficiles, regardez cette photo-là et demandez-vous si vous avez le droit d'abandonner. Votre mère, elle, n'a jamais abandonné.» 

Cette photo a été prise quatre jours avant que la dame amaigrie et affaiblie décède de complications vasculaires. Elle savait son temps compté, mais jusqu'à la toute fin, Johanne Gravel a souri parce qu'elle aimait la vie de tout son coeur.




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