Pas à pas, vingt ans plus tard

Josée Bibeau, qui avait 17 ans au moment... (Stéphane Lessard)

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Josée Bibeau, qui avait 17 ans au moment de l'accident, vit avec les séquelles d'un traumatisme crânien. Elle est demeurée trois mois dans le coma.

Stéphane Lessard

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Dans un monde idéal, Josée Bibeau cuisinerait elle-même le pâté chinois. La recette est facile. Steak, blé d'Inde, patates. Ce n'est pas ça le problème. Le hic, c'est qu'elle oublie parfois que c'est l'heure du souper et que ses enfants ont faim.

La femme de 37 ans sait qu'elle est une mère différente, tout comme ses filles savent que leur maman ne fait pas exprès lorsqu'elle omet de leur dire que c'est l'heure du repas.

Depuis vingt ans, Josée Bibeau vit avec les séquelles permanentes d'un traumatisme crânien survenu lors d'un grave accident de la route, le 18 avril 1997. Elle avait 17 ans. 

Composée de deux parents et de sept enfants, la famille Bibeau avait quitté Trois-Rivières à bord de deux véhicules. L'adolescente prenait place dans la première voiture avec deux de ses frères et une soeur lorsque le destin a frappé près de Sherbrooke. 

La femme n'a aucun souvenir de l'impact avec le train routier. Ce que Josée me relate, c'est ce qu'on lui a raconté en lui montrant des photos de la petite Chevette réduite en un tas de ferraille. «L'auto était kapout!», décrit celle qui a sombré dans un profond coma avant d'en sortir au bout de trois mois. Elle était vivante, mais il lui fallait recommencer au début.

Josée Bibeau, son conjoint Luc Dubuc, leurs filles... (Stéphane Lessard) - image 2.0

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Josée Bibeau, son conjoint Luc Dubuc, leurs filles Mégane et Audrey, sans oublier le chien Peanut.

Stéphane Lessard

«J'ai dû réapprendre à m'asseoir, à me tenir debout, à marcher et à manger», énumère Josée avec une simplicité qui fait sa beauté. À ses côtés, son frère François, 32 ans, exhibe la même candeur, comme s'il était demeuré le garçon de 12 ans qu'il était au moment de l'accident qui, par miracle, n'a fait aucun mort.

François Bibeau a également subi un traumatisme crânien, en plus de se retrouver dans le coma pendant trois semaines.

Vingt ans plus tard, il s'est résigné à vivre avec les conséquences d'une telle blessure au cerveau. Confronté à des problèmes de jugement, de concentration et de mémoire, le jeune homme au coeur bon et vaillant est comme sa soeur. Il sourit toujours, même lorsque Denise Pronovost, coordonnatrice à l'Association des traumatisés crânio-cérébraux Mauricie-Centre-du-Québec, évoque gentiment sa difficulté à s'organiser.

***

Plusieurs fois par semaine, Josée et François se présentent dans les locaux de l'organisme où se réunissent d'autres personnes TCC. Lors de ma visite, un mercredi, c'était jour de chorale et, pour être honnête, touchant de les écouter chanter cette chanson de Céline Dion dont les paroles semblent avoir été écrites pour eux... «Une photo, une date. C'est à n'y pas croire. C'était pourtant hier. Mentirait ma mémoire. Et ces visages d'enfants. Et le mien dans ce miroir.»

C'est ici que Josée Bibeau a rencontré l'homme de sa vie. Luc Dubuc avait 19 ans lorsqu'il a été victime d'une encéphalite virale, une inflammation du cerveau entraînant des convulsions et des séquelles irréversibles, incluant de sérieux problèmes de mémoire.

Malgré tout, ils se marièrent et eurent deux belles filles en pleine santé.

Josée a toujours voulu des enfants, peu importe les défis que représente l'aventure parentale. «J'écris toutes les choses importantes sur un calendrier. Quand on arrive chez nous, il est sur le mur juste en haut des marches. Mais si je le perds, je suis foutue!», dit-elle avec humour.

Denise Pronovost a vu juste en parlant de cette femme qui est capable d'identifier ses limites et de demander de l'aide au besoin. Sachant qu'elle peut oublier de rappeler à son aînée de réviser ses mots de vocabulaire, la maman bénéficie d'un coup de main pour superviser l'heure des devoirs et leçons. Même chose pour la préparation des repas. Elle s'est abonnée à un service de traiteur pour préparer des repas à réchauffer au micro-ondes lorsque les petites ont le ventre qui gargouille.

Mégane, 10 ans, et Audrey, 6 ans, grandissent dans cet univers où par la force des choses, elles ont développé une plus grande autonomie, discipline et maturité que les enfants de leur âge.

Josée et François Bibeau étaient à bord de... (Stéphane Lessard) - image 3.0

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Josée et François Bibeau étaient à bord de la même voiture qui a été violemment percutée par un camion semi-remorque, le 18 avril 1997.

Stéphane Lessard

«Mes filles ne voient pas les difficultés», assure la dame qui participe à des ateliers s'adressant spécifiquement aux parents traumatisés crânio-cérébraux. «Je reçois toutes sortes de trucs comme donner des petites tâches ménagères à mes filles et les encourager.»

Josée Bibeau ne s'arrête pas à ce que les gens peuvent dire ou penser autour d'elle. «Quand je monte dans l'autobus, tout le monde me voit comme ça, mais je ne peux rien changer à ce que je suis», dit-elle en parlant de son côté droit resté handicapé depuis le 18 avril 1997.

«J'ai de la difficulté à marcher, je suis capable de rien faire avec ma main, mais l'accident m'a montré que je ne dois pas me fier sur les autres, que ce ne sont pas les autres qui vont réussir à ma place.»

Inapte à l'emploi, celle qui, à l'âge de 17 ans, aspirait à devenir horlogère a besoin de beaucoup de repos. La fatigue cognitive est omniprésente, même au réveil. Ses capacités de jugement peuvent s'en ressentir. Malgré tous ses efforts et les outils d'intervention mis à sa disposition, il arrive que la mère de famille consulte trop tard le calendrier sur lequel était inscrit un rendez-vous. C'est loin d'être simple, mais la femme persévère.

«Il faut garder sa joie de vivre», soutient Josée Bibeau avant d'ajouter qu'à l'inverse de ses souvenirs, la date du 18 avril 1997 reste imprégnée dans sa mémoire. 

«Elle me rappelle par où nous sommes passés», souligne la Trifluvienne en se tournant vers son frère François.  

Jamais été rattrapée par le sentiment de découragement?

«Oui, après l'accident. Je me souviens de m'être demandé: ''Pourquoi moi? Pourquoi, pourquoi et pourquoi?'' Puis, j'ai fini par me dire: ''Et pourquoi tu n'avances pas?''»

C'est ce qu'elle fait depuis vingt ans.




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