Pizza et solidarité toutes garnies

Louie et Chris Lygitsakos... (François Gervais, Le Nouvelliste)

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Louie et Chris Lygitsakos

François Gervais, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Chris Lygitsakos ne se souvient pas du jour exact, mais c'était peu de temps après l'incendie. Il sortait de la caisse populaire lorsqu'une femme lui a dit ceci en déposant sa main sur son épaule: «Monsieur, vous savez que nous vous aimons?»

Elle posait la question, mais à son ton, la dame ne s'attendait pas à ce qu'il lui réponde. Elle voulait simplement s'assurer que le brave homme avait compris qu'il n'avait pas à s'inquiéter. On continuerait d'être là pour lui et les siens. 

À Louiseville et dans les environs, tout le monde est capable de prononcer sans s'accrocher le nom des Lygitsakos. Au dire des gens de la place, leur pizza est aussi bonne que leur gentillesse est admirable. 

Chris et son frère Louie sourient avec humilité avant d'ajouter qu'on ne change pas une recette qui marche. Depuis 45 ans, leur famille d'origine grecque s'est fait un devoir et une joie évidente de s'enraciner dans leur communauté. 

*****

Tout le monde s'en serait passé, mais le feu du restaurant El Greco aura eu au moins ça de bon. À l'exemple de cette inconnue croisée sur le boulevard Saint-Laurent, la population exprime ces jours-ci son attachement à la famille Lygitsakos comme elle l'a toujours fait depuis 1971: en réclamant sa fameuse pizza. 

C'était le 23 mai 2016, dans la nuit du dimanche à lundi. Les flammes ont pris naissance dans la bâtisse voisine et inoccupée du resto qui, rapidement, s'est envolé en fumée sous les yeux des propriétaires dévastés. Tout un pan de leur vie venait de s'écrouler.

«J'étais sous le choc», se souvient Chris en parlant d'une voix douce et aux accents mélangés. 

Il avait 8 ans lorsque ses parents ont quitté la Grèce, au début des années 50, pour venir vivre à Montréal où il a fréquenté des écoles anglophones. Il avait la mi-vingtaine et habitait à Toronto quand son père Kosta et sa mère Demetra ont ouvert un restaurant à Louiseville alors que personne dans la famille ne parlait un mot français.

Tout naturellement, leurs quatre enfants sont venus les rejoindre pour travailler avec eux et prendre la relève. La langue, ils l'ont apprise entre deux commandes livrées avec le sourire.

Chris ne paraît pas ses 72 ans. Sa démarche chancelante est occasionnée par la sclérose en plaques, une maladie qui ne l'empêche pas d'être dans ses paperasses et dans ses chaudrons sept jours sur sept, dès 9 h et jusque tard en soirée. 

Louie, 69 ans, voudrait être aussi présent, mais des problèmes cardiaques l'obligent à rentrer chez lui plus tôt que son frère. 

C'est Chris qui l'a convaincu de poursuivre l'aventure du El Greco, un restaurant qui n'a pas été épargné depuis dix ans. Ses propriétaires avaient dû le rénover en 2008 après un premier incendie dont les dégâts étaient moins importants que celui de mai dernier. Cette fois, les flammes ont complètement rasé l'édifice, jetant dans la consternation ceux et celles qui y avaient consacré temps et amour. 

«C'est arrivé trop vite. Quelques heures avant, j'y étais en train de travailler et tout à coup - boum! - c'était terminé», raconte Louie dont la tristesse est encore palpable. «C'était terrible... Après le feu, ça m'a pris trois mois avant que je sois capable de repasser par là. Trois mois!» 

L'homme a songé à imiter son frère George et sa soeur Carol qui ont profité de cet arrêt forcé pour prendre leur retraite. Chris y a sérieusement réfléchi aussi. À leur âge, cette décision aurait été totalement justifiée.

Sauf que les encouragements ont commencé à fuser de toutes parts, tant sur la rue que sur les réseaux sociaux où une page Facebook a notamment été créée pour demander la réouverture du El Greco, la deuxième «institution» de Louiseville après l'église, a écrit un client vraisemblablement satisfait.

Porté par cette vague de solidarité, Chris s'est tourné vers Louie. «Ça te tente-tu? » 

L'homme n'en savait trop rien. Après 45 ans à travailler pratiquement les yeux fermés dans une cuisine qu'il connaissait par coeur, il se voyait mal en train de refaire son nid ailleurs. 

La suite donne raison à leur regrettée maman Demetra qui a toujours répété qu'il faut savoir redonner ce qu'on a reçu. Cette valeur transmise par une femme qui avait du coeur «au boutte», louangent ses fils, explique pourquoi les Lygitsakos sont aussi reconnus pour s'impliquer financièrement dans toutes sortes de causes, fondations, équipes sportives... 

Tout cela pour vous dire que le El Greco vient de renaître de ses cendres dans l'ancien restaurant l'Arc en Fleurs. 

C'était le 13 février, un lundi tout ce qu'il y a de plus banal. Cette ouverture sans tambour ni trompette était voulue. Chris et Louie voulaient se donner le temps d'apprivoiser leur nouvel environnement en accueillant quelques clients à la fois, des gens qui, pensaient-ils, allaient deviner que c'était ouvert en voyant de la lumière dans la salle à manger. 

Le duo est encore sous l'effet de la surprise. Ce sont près de 600 personnes qui se sont pointées lors de ce mémorable lundi et, depuis, les gens font régulièrement la file pour entrer. 

Reconnaissants envers leurs employés qui leur sont également restés fidèles, les deux frères ont la broue dans le toupet, mais enhardis par ces preuves d'amour, ils n'ont pas l'intention de ralentir. Pas maintenant. 

«C'est tellement une belle aventure!», répète Chris Lygitsakos qui aime l'idée que dans cinq ans, à l'âge de 77 ans et à l'occasion du cinquantième anniversaire du restaurant, il sera toujours derrière son comptoir à faire tourner des pizzas.




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