Les pieds ici, le coeur là-bas

Eduviges Paniaqua Tuctuc, Gustavo Adolfo Marroquin et Jua... (Sylvain Mayer)

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Eduviges Paniaqua Tuctuc, Gustavo Adolfo Marroquin et Jua Guillermo Mactzul Marroquin sont au nombre des quarante travailleurs guatémaltèques à l'emploi des serres Savoura, à Saint-Étienne-des-Grès.

Sylvain Mayer

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Il n'est peut-être pas très grand, mais Eduviges Paniaqua Tuctuc ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer le sort des siens.

Le père de cinq enfants n'a pas encore eu le bonheur de prendre le petit dernier dans ses bras, un nourrisson de 4 mois qu'il voit grandir à travers les photos que lui fait parvenir son épouse. C'est elle qui voit à tout pendant son absence. Leur fils de 17 ans aussi. Aidé de ses grands-parents, l'aîné s'assure de la bonne récolte du maïs, des pommes de terre et des haricots.

Eduviges s'ennuie de son monde, mais se console en se répétant qu'il peut difficilement faire autrement. Pendant que femme et enfants tiennent le fort au Guatemala, l'homme de 37 ans est plongé dans notre hiver québécois, à l'abri des serres où il cueille des tomates et gagne l'argent nécessaire pour nourrir sa progéniture.

C'est aussi ça, la conciliation travail-famille. Les pieds ici, le coeur là-bas.

Le brave homme est à l'emploi du groupe Sagami-Savoura qui fait appel à plusieurs travailleurs guatémaltèques. Uniquement à la division de Saint-Étienne-des-Grès, ils sont quarante sur un total de soixante employés.

«Pour chaque travailleur étranger que j'embauche, je dois essayer d'en recruter un localement. Alors j'affiche, je reçois des cv, je rencontre des personnes et j'expose les conditions de travail, mais la main-d'oeuvre locale est très difficile à trouver et à garder», constate Nathalie Rivard, directrice des ressources humaines, avant de mentionner que les manoeuvres agricoles reçoivent le salaire minimum et voient leur rémunération augmenter selon une échelle conventionnée.

Les Guatémaltèques travaillent six jours sur sept et ne craignent pas de rester debout à longueur de journée, sous des températures chaudes et, surtout, très humides. Ça peut-être agréable l'hiver, mais l'été, le mercure continue de grimper dans les serres. Eux, ils sont capables d'en prendre. Ça leur rappelle peut-être le Guatemala. 

***

Eduviges Paniaqua Tuctuc n'en est pas à son premier séjour au Québec. Depuis dix ans, il a également travaillé dans les serres de Portneuf et de Sainte-Marthe-sur-le-Lac. On est loin de Chimaltenango, mais grâce à ces aller-retour, le Guatémaltèque a l'esprit tranquille. Sa famille a un toit et un terrain pour faire pousser et vendre des légumes.

Gustavo Adolfo Marroquin et Jua Guillermo Mactzul Marroquin sont également au nombre des Guatémaltèques qui honorent leur contrat d'un an au sein de l'entreprise située en retrait du boulevard de la Gabelle. Comme pour leur ami Eduviges, ces époux et pères de famille laissent beaucoup derrière eux.

Gustavo avoue que c'est difficile de vivre ainsi éloigné des siens. Lorsqu'il les retrouve, c'est pour quelques semaines ou quelques mois seulement. Cette vie de famille à temps partiel a débuté en 2009. «C'est le coût émotionnel à payer pour améliorer notre situation économique au Guatemala», souligne l'homme de 40 ans qui se fait un devoir de payer des études supérieures à ses deux grands enfants.

«Mon fils de 21 ans a étudié en sciences et lettres» dit-il avec fierté avant d'avouer, songeur, que son garçon a du mal à se trouver un emploi, au point de vouloir imiter son père qui part, revient et repart. 

La plus vieille des deux filles de Jua Guillermo avait un an lorsqu'il est venu au Québec la première fois, en 2009. «Ça m'a brisé le coeur...», se souvient le Guatémaltèque de 33 ans dont l'épouse a pu étudier à l'université grâce à son salaire gagné à la sueur de son front, c'est le cas de le dire. Sa femme enseigne aujourd'hui dans une école primaire.

«Je suis fier de moi. Je suis capable de leur donner une belle vie.»

Jua Guillermo ne connaissait pas le travailleur guatémaltèque qui a récemment trouvé la mort dans l'effondrement d'un bâtiment de la ferme Pittet, à Saint-Tite. Eduviges et Gustavo non plus, mais pour eux, ce compatriote était assurément un homme aimant et responsable comme eux, prêt à faire bien des sacrifices.

Triste pour la famille en deuil, Jua Guillermo pense aussi à la sienne au loin. Personne n'est vraiment à l'abri d'un accident, ici comme au Guatemala.

«Il peut arriver n'importe quoi pendant que je ne suis pas là. C'est un risque que je prends en venant ici.»

***

Vous les avez peut-être déjà croisés à Shawinigan. Difficile de les manquer si vous résidez sur la rue Place Masson. Les quarante travailleurs étrangers de Savoura occupent sept logements dans deux immeubles voisins. Ils cohabitent six par appartement (des 5 et demi), soit deux colocs par chambre meublée de lits simples.

Matin et soir, les Guatémaltèques partent et reviennent du boulot dans un autobus également prévu par l'employeur. Les gars n'ont pas de voiture et Nathalie Rivard l'a fait remarquer, le transport en commun ne se rend pas jusqu'à Saint-Étienne-des-Grès.

Tout le monde se partage les tâches dans ces appartements qui leurs sont réservés par Savoura. Chaque jeudi, jour de paie, l'autobus fait un arrêt au supermarché, question de renflouer les deux frigos qu'on retrouve dans chaque logement «très bien entretenu», les félicite Mme Rivard qui pourrait difficilement se passer de ces employés aussi vaillants que reconnaissants. Et toujours souriants.

Comme nos bûcherons d'une autre époque, ces Guatémaltèques passent le plus clair de leur temps à travailler. Il sont toujours ensemble: avant, pendant et après le boulot. Pas un peu lassant à la longue?

«Je préfère être entouré que seul...», assure Gustavo qui considère ses compagnons comme sa deuxième famille, des hommes avec qui il combat le mal du pays, partage sa satisfaction du devoir accompli et espère, aussi longtemps que possible, cueillir des tomates.




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