Le diplôme d'Émilie, six ans plus tard

Émilie Laporte rêvait d'étudier au cégep. Elle a... (Olivier Croteau)

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Émilie Laporte rêvait d'étudier au cégep. Elle a obtenu son diplôme, six ans plus tard. Aujourd'hui, la jeune femme qui vit avec la dysphasie est à la recherche d'un emploi.

Olivier Croteau

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Émilie Laporte aurait pu tout laisser tomber, renoncer par découragement, mais ce serait bien mal la connaître.

La jeune femme de 28 ans ne peut pas dire le contraire. Oui, l'envie de jeter l'éponge s'est déjà manifestée. Chaque fois que ça s'est produit, elle a pleuré un bon coup et est partie marcher dans les rues de son quartier en se répétant ceci, tel un mantra: «Ça me donnerait quoi d'abandonner? Rien? Alors continue.»

La Trifluvienne est nouvellement diplômée en techniques de la documentation, un programme collégial d'une durée de trois ans qu'elle a terminé au bout de... six ans. Six longues années à échouer des cours, à les reprendre du début, à encaisser une fois de plus des échecs et à recommencer, encore et encore, jusqu'à ce que la note de passage apparaisse enfin, noir sur blanc, sur le bulletin.

Émilie a mis deux fois plus de temps qu'il en faut pour recevoir son diplôme, un délai qui n'a rien à voir avec le manque d'études, un changement d'orientation ou, comme dirait sa mère, à du «niaisage» entre deux sessions. Oubliez ça. Ce n'est pas le genre de sa fille qui s'est toujours comportée en élève modèle.

Cette prolongation de trois ans est un exploit, une victoire remportée à l'arraché sur la dysphasie.

***

Émilie Laporte vit avec un trouble primaire du langage. Ses parents ont commencé à se douter de quelque chose lorsqu'elle avait 2 ans. La quatrième des cinq enfants de Louise Rocheleau Laporte et de Richard Laporte ne maîtrisait pas autant de mots qu'elle aurait dû, mais le couple s'est rassuré en se disant qu'à force d'être stimulée par les aînés de la famille, Émilie finirait par parler comme le reste de la marmaille. 

«On était un peu dans le déni», convient Mme Rocheleau, une ex-commissaire de la commission scolaire du Chemin-du-Roy en racontant qu'à 3 ans, sa fillette utilisait beaucoup les gestes pour se faire comprendre. Émilie a été évaluée. Ce n'était pas qu'un simple retard du langage.

La dysphasie est un état. Tu viens au monde avec. Le problème est d'origine neurologique. Ça ne se guérit pas, mais ça se traite, notamment par l'orthophonie.

Émilie est une femme brillante et sociable, mais puisque son cerveau fonctionne différemment, elle doit composer avec des difficultés d'expression et de compréhension. 

On ne s'en rend pas toujours compte, mais la communication verbale ne se résume pas à enfiler une suite de mots. Ça fait appel à la phonologie, à la morphologie, à la sémantique... Le langage est complexe, composé de codes et de subtilités. Les problèmes d'apprentissage sont inévitables pour l'élève dysphasique. Émilie n'y a pas échappé. De la maternelle au collège, son parcours a été parsemé d'embûches, de classes d'adaptation, de mesures d'appoint et, par-dessus tout, du soutien indéfectible de ses parents.

Depuis toujours, Louise Rocheleau et Richard Laporte multiplient les efforts pour permettre à leur fille d'atteindre son plein potentiel comme ce fut le cas pour ses frères et soeurs qui sont aujourd'hui ingénieur, ébéniste, pharmacienne et enseignante. 

«Ce sont mes idoles!», souligne Émilie qui a voulu suivre leur exemple en poursuivant des études postsecondaires, quitte à en bûcher un coup. 

Sa voix timide cache une femme qui a beaucoup à dire. J'en ai eu la preuve au cours de cette entrevue où elle a pris de l'assurance de minute en minute. Son visage s'illumine lorsque je lui en fais la remarque. Ce n'est pas Émilie qui osera le dire, mais elle excelle dans l'art de s'accrocher à ses objectifs, même lorsqu'ils paraissent hors d'atteinte.

Ses parents peuvent en témoigner. Pendant les dernières années où leur fille a étudié jour après jour, la table de la salle à manger a été inondée de livres, cahiers et feuilles de notes.

«Ça m'a permis de refaire mon cours de philo!», s'amuse à préciser Richard Laporte. Certains soirs, le père de famille a aidé sa fille à se tirer d'affaire, elle qui, en raison de la dysphasie, peut avoir du mal à saisir le sens de notions abstraites. 

Oui, cette formation collégiale a été plus longue que prévu, mais Émilie Laporte a fini par réussir et aujourd'hui, la technicienne en documentation se cherche un boulot. Pas simple. 

Les employeurs hésitent à l'embaucher, elle qui, à ce jour, a fait parvenir 73 curriculum vitae un peu partout. La Trifluvienne est prête à quitter le nid familial et la région pour s'établir à Gatineau, Montréal, Québec... Émilie veut travailler. Pas dans une boutique ou un resto. Dans le domaine qu'elle aime pour lequel elle a tout donné, sans jamais abandonner. 

La jeune femme n'est pas dupe. Elle se doute bien que son c.v. se retrouve en bas de la pile lorsque des employeurs potentiels constatent que la candidate a mis six ans, et non trois, pour obtenir son diplôme. Les invitations à passer une entrevue se font rares. Émilie n'a donc pas la possibilité de leur expliquer en personne ce qu'est la dysphasie et pourquoi elle estime avoir toutes les qualités requises pour être celle qu'il leur faut.

«J'ai la force, le courage et la détermination.» 

Son message ne peut pas être plus clair.




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