Stéphane, le frère d'Hassan

Stéphane Lépine était loin de s'imaginer que sa... (François Gervais, Le Nouvelliste)

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Stéphane Lépine était loin de s'imaginer que sa vidéo diffusée dans les heures suivant l'attentat à Québec allait toucher autant de personnes.

François Gervais, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

L'un s'appelle Hassan et cultive des olives dans un bled au nord du Maroc. L'autre se prénomme Stéphane, vit dans un rang de Saint-Damien et aspire à devenir chauffeur d'autobus.

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Stéphane Lépine, son «frère» Hassan Zaoui et le fils de celui-ci, Ali, 13 ans.

Si nous vivions à une autre époque que celle des réseaux sociaux, cette histoire n'existerait pas. S'il n'y avait pas eu un attentat au Centre culturel islamique de Québec, on ne saurait pas comment deux purs étrangers sont devenus des frères de coeur. 

Parfois, il faut malheureusement être confronté à l'horreur d'un acte sans nom pour découvrir des liens de fraternité insoupçonnés. 

Stéphane Lépine a proposé qu'on se rencontre à mi-chemin, dans un resto de Louiseville. Un café suffira pour celui qui n'est pas complètement sorti du tourbillon qu'il a lui-même provoqué.

Pour ceux et celles qui ne fréquentent pas la planète Facebook, le nom de Stéphane Lépine ne vous dit probablement pas grand-chose. Pour les autres, il y a fort à parier que ces derniers jours, vous avez vu passer «sa grosse face» (dit-il en riant) dans une vidéo devenue virale. 

«Je suis né à La Sarre, j'ai grandi à Laval, j'ai fondé une famille à Terrebonne et depuis 2009, je vis à Saint-Damien», se présente celui qui a toujours aimé la tranquillité de la campagne.

Marié et père de trois enfants, l'homme de 43 ans a terminé ses études secondaires sur le tard. Pour tout dire, depuis l'âge de 16 ans, il a été occupé à fréquenter la grande école de la vie.

«J'ai dû faire une cinquantaine de jobs», évalue Stéphane Lépine dont le dernier emploi était celui d'ouvrier en maternité dans une porcherie de Saint-Paulin, en Mauricie.

Stéphane Lépine parle sans arrêt. Son café refroidit, mais c'est tout juste s'il pose les yeux sur sa tasse pour continuer sur sa lancée.

Depuis l'automne 2015, sa page Facebook est devenue un lieu pour se distraire et divertir les autres. Avec un humour grinçant et son franc-parler, il verbalise ses réflexions sur ceci ou sur cela en tenant son cellulaire à bout de bras. Tout y passe, y compris les travers de la société.

Son auditoire n'a pas mis de temps à s'élargir. Un certain Hassan Zaoui, du Maroc, s'est glissé parmi ses amis qui aiment et partagent ses propos. À son tour, Stéphane Lépine a eu envie de connaître cet inconnu aux accents du Maghreb.

Ça a cliqué entre les deux hommes, au point où le Québécois, dont l'esprit aventurier se résumait à des séjours en tout-inclus sur les plages du Sud, a proposé au Marocain d'aller l'aider pour la récolte des olives dans sa lointaine campagne, près de Tafraout.

Hassan a accepté sans hésiter. Son «frère» était le bienvenu.

Fin de l'histoire? Non. La suite est digne d'une tragi-comédie.

*****

Stéphane Lépine venait de se procurer ses billets d'avion quand ses proches se sont mis à angoisser.

Et si Hassan n'était pas un vrai ami, mais plutôt un terroriste qui allait le kidnapper, exiger une rançon, le torturer et - qui sait - l'exécuter froidement?

Ce n'est pas parce que Stéphane sourit que c'est drôle. L'ignorance mène à la peur, une émotion contagieuse. Ainsi, quelques heures après avoir acheté ses billets, le gars de Saint-Damien a tout annulé.

«Même si dans mon coeur, je sentais que c'était correct, je suis devenu paranoïaque moi aussi», avoue-t-il avant de laisser tomber: «J'étais dévasté...» 

Le voyant aussi malheureux de la tournure des événements, sa conjointe lui a finalement donné son aval. La confiance devait l'emporter sur l'inquiétude qui perturbe la raison.

En mettant le pied au Maroc, Stéphane a été accueilli par un homme qui s'est empressé de lui ouvrir les bras et les portes de sa demeure. 

«Je suis devenu un frère pour Hassan et un oncle pour ses enfants», souligne-t-il avant de poursuivre le récit de son séjour au sein d'une famille simple et chaleureuse, comme la sienne.

Stéphane Lépine raconte son voyage avec un mélange de respect, d'humour et de sensibilité dans la voix. Il parle sans retenue comme dans cette vidéo mise en ligne après le drame qui a secoué la province.

En apprenant qu'un individu venait de tuer six hommes de confession musulmane, le résident de Saint-Damien a eu envie de présenter son ami.

«Je n'avais pas le choix. Je voulais le faire d'abord pour moi.»

Stéphane Lépine n'en revient toujours pas de la réaction à son message enregistré d'une seule traite.

Au moment d'écrire ces lignes, sa vidéo a été consultée près d'un million de fois, les commentaires entrent par milliers, sans compter les demandes d'amitié qui ont explosé.

Bouleversé par cette vague d'amour, l'homme est comblé. Et vidé.

Stéphane Lépine voudrait pouvoir répondre à tous ces gens qui lui écrivent de partout. Qu'ils prient Dieu, Allah ou personne, les signataires le remercient de leur avoir ouvert les yeux. Certains se confient en quelques lignes, d'autres, à pleine page. 

«On a besoin d'être ensemble, mais on ne le fait pas ou pas assez. On est trop engourdis par notre p'tit quotidien. On reste chacun dans notre solitude», constate le père de famille transformé à jamais par cette expérience humaine hors du commun.

«Je veux devenir ton frère! Je veux être ta soeur!», lui lancent des hommes et des femmes qui l'invitent à venir les visiter en Algérie, en Tunisie, en France, en Belgique...

Le résident de Saint-Damien n'a pas l'intention de repartir pour le moment, mais il ne compte pas en rester là pour autant. 

Celui qui vient de commencer une formation pour être chauffeur d'autobus parle du pouvoir d'un sourire et d'un bonjour à l'endroit d'une personne croisée sur la rue, toutes races et religions confondues. 

Stéphane veut mettre en pratique ce que Hassan a fait avec lui, s'ouvrir à l'autre au-delà de la peur. Comme deux frères.

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