87 ans, amputé et quilleur

Normand Pruneau a beau être amputé des deux... (François Gervais)

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Normand Pruneau a beau être amputé des deux jambes, il demeure un redoutable joueur de quilles.

François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) On s'écroule pour beaucoup moins que ça. Pas lui.

Normand Pruneau s'accroche solidement aux poignées de son déambulateur, marche lentement sur le plancher de l'allée, prend le temps de se positionner, agrippe sa boule, fixe droit devant et, l'air décontracté, s'élance... 

C'est un abat!

L'homme se retourne sur ses pieds en même temps que le X apparaît à l'écran. Il surveille ma réaction du coin de l'oeil. Je suis impressionnée et vous le seriez aussi. Après tout, le joueur de quilles a 87 ans et il est amputé des deux jambes. 

«Jusqu'à la mi-cuisse pour la gauche et en bas du genou pour la droite», précise-t-il comme si rien n'était.

Nous avions rendez-vous au Salon de quilles de Francheville, secteur Cap-de-la-Madeleine. Il y a foule ici. Une cinquantaine de joueurs sont réunis pour la ligue du lundi soir. Ça parle, ça rit et ça joue. Normand Pruneau ne se laisse pas distraire par cette joyeuse cacophonie. Il est ici pour faire tomber le plus de quilles possible. C'est du sérieux.

Compétitif le monsieur? Résilient aussi. Ce terme à la mode lui va à ravir. Malgré la perte de ses deux jambes, il reste debout, droit comme un i. 

«Je suis handicapé, mais je ne suis pas invalide», lâche M. Pruneau qui, en homme de son époque, n'est pas du genre à s'enfarger dans les fleurs du tapis pour expliquer sa capacité de surmonter les épreuves sur sa route. Deux fois plutôt qu'une.

Le Trifluvien a été amputé une première fois il y a dix ans, à l'âge de 77 ans. Diabétique, il s'est blessé au pied droit. Un accident bête aux conséquences irréversibles. 

C'était l'été et M. Pruneau était en visite sur un terrain de camping. En sandales, ses orteils ont accroché la porte sous l'évier d'une roulotte. Les plaies n'ont jamais guéri. L'une des complications du diabète est la mauvaise circulation sanguine. 

Après des mois de supplice, M. Pruneau a réclamé qu'on fasse disparaître la douleur... et son pied. 

«Ça faisait trop mal. Ce n'était plus endurable», dit-il en mentionnant qu'on a amputé sa jambe jusqu'en dessous du genou. Le soulagement fut instantané.

Six ans plus tard, Normand Pruneau est retourné sur la table d'opération. Cette fois, ce sont des veines de sa jambe gauche qui étaient «bloquées»... La solution ne s'est pas fait attendre. La même, ou presque. Amputation jusqu'à la mi-cuisse.

Comme pour la première fois, l'octogénaire ne s'est pas laissé abattre. Il avait toujours été actif et il comptait bien le demeurer.

***

Joueur gaucher, Normand Pruneau ne rate jamais l'occasion de produire de l'effet dans sa boule. Je l'ai remarqué et il s'en réjouit en toute modestie.

Le Trifluvien avait 17 ans au moment de faire ses premiers abats. Soixante-dix ans plus tard, la technique n'a plus de secret pour lui.

L'idée de prendre sa retraite du bowling ne lui a jamais effleuré l'esprit, même qu'au lendemain de sa première amputation et la pose d'une prothèse, il a continué de jouer. Aux grosses.

«J'avais mes deux genoux pour garder mon équilibre», rappelle cet ancien ébéniste avant d'admettre que ça s'est compliqué il y a quatre ans, lorsque la deuxième amputation est venue le priver du genou gauche.

L'homme âgé s'est présenté de pied ferme au centre de réadaptation InterVal. Après trois mois d'entraînement intensif, il a appris à marcher avec une deuxième prothèse et un déambutaleur (marchette).

Sans plus attendre, Normand Pruneau a repris ses bonnes vieilles habitudes à la salle de quilles. Les petites ont remplacé les grosses.

Le Trifluvien est un modèle partout où il passe. D'ailleurs, du côté d'InterVal, on a déjà fait appel à lui pour rassurer des personnes qui se relevaient, elles aussi, d'une chirurgie de l'amputation.

«J'aime ça, faire du bien», souligne fièrement celui qui a déjà remonté le moral d'un bénéficiaire en lui disant notamment et simplement ceci... 

«Ce sera plus facile et plus rapide pour toi de guérir si tu acceptes ton amputation. Moi, je l'ai acceptée.»

***

Chaque lundi soir, Normand Pruneau se présente avec son épouse Monique Plante à la salle de quilles, un deuxième chez-soi pour ce couple marié depuis 63 ans.

«J'ai frappé le gros lot!», souligne la dame de 82 ans avec l'admiration d'une jeune fiancée pour celui qui fait battre son coeur... et tomber les quilles du premier coup.

Son homme reste humble. «Je suis un joueur de remplacement», indique le sympathique coéquipier qui se fait un devoir d'être à la hauteur du défi. «Je ne veux pas nuire aux équipes.»

Qu'il se rassure. Chaque semaine, le monsieur mince et pas très grand surprend tout le monde à coup d'abats et de réserves, pour une moyenne fort respectable de 150 points.

«Ça va arriver que je joue 200 puis... 120», précise le petit homme avec l'humilité des grands.

Oui, mais Monsieur Pruneau, votre déambulateur, c'est de la triche non ? Il rit avant de retourner lancer une boule avec force, sans l'aide de qui ou quoi que ce soit. 

Et c'est un abat.

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