Le grand départ d'une belle amie

Chantal Bertrand laisse à sa famille et à... (Archives, Sylvain Mayer, Le Nouvelliste)

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Chantal Bertrand laisse à sa famille et à ses nombreux amis le souvenir d'une femme exceptionnelle. Ces dernières semaines, ils ont été nombreux à lui écrire ou à se rendre à son chevet pour lui dire merci et un dernier au revoir. Cette photo a été prise en 2011 avant son voyage à Disney.

Archives, Sylvain Mayer, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Dans le corridor du 4e étage, tout juste à côté de la porte de sa chambre, un lampion attend d'être allumé.

Une infirmière m'indique gentiment que je peux entrer. Ma visite est attendue, mais je n'ose pas. Je veux entrer et je ne veux plus. Je n'ai pas encore appris à dire adieu à une amie en fin de vie. Ce sera la première fois. 

Chantal Bertrand et moi avions rendez-vous dimanche, à 16 h, à l'unité de soins palliatifs de l'Hôpital du Centre-de-la-Mauricie, à Shawinigan.

Je lui avais proposé cette rencontre sans savoir si elle avait la force de lire mon message expédié le matin même, avec un sentiment d'urgence de la voir, de lui parler, mais surtout, de l'écouter nous répéter l'essentiel une fois de plus, une ultime fois.

Chantal a accepté sans hésiter alors que moi, je ne sais plus quoi penser en fixant la porte. C'est sa mère qui m'ouvre avant de nous laisser en tête-à-tête, sa fille et moi. 

«Je me sens tellement bien, sereine... Je suis prête pour demain. Je suis rendue là...», a-t-elle aussitôt murmuré, me sachant sans mot. 

Chantal me sourit faiblement, mais sa main chaude et douce tient fermement la mienne. Difficile de décrire le calme qui habite cette femme à cet instant précis. Ses yeux éternellement rieurs réussissent à m'apaiser. Elle parle tout bas, lentement et généreusement. Ce moment, je le reçois comme un cadeau unique à partager pour le rendre inoubliable.

«Je suis privilégiée depuis le jour 1. J'ai déjoué tous les pronostics. Tu t'en souviens, en 2011?»

Et comment je m'en souviens Chantal...

C'était au début du mois de juillet, en pleine canicule. Je te rencontrais pour la première fois. Timide, tu t'excusais de la présence de ton vélo de route dans le corridor menant au salon. Il était à vendre, la maladie t'obligeant à revoir tes passions de fille active et sportive. 

La raison de cette entrevue était un voyage que tu t'apprêtais à vivre avec tes deux enfants, à Disney. Ta famille, tes amis et de nombreux collègues du Centre de santé et de services sociaux de l'Énergie s'étaient mobilisés pour vous permettre de vivre ce que j'appelais une «pause magie» avant de te replonger dans les impitoyables traitements.

Depuis 2004, tu combattais un cancer du sein. Sept ans plus tard, les métastases s'étaient propagées aux poumons, ce qui ne laissait présager rien de bon. Tu m'avais dit: «Je suis sur le chemin du non-retour»...

Oui, je m'en souviens Chantal... Comme tous ceux et celles qui ont croisé ta route, j'ai voulu devenir ton amie, toi qui en avais déjà beaucoup.

Nous n'étions pas des copines qui se voyaient souvent, mais à chacun de nos rendez-vous, c'était comme si c'était la veille.

Nous avions l'habitude de nous écrire et de nous rencontrer une couple de fois par année, pour le petit-déjeuner. On jasait de tout et de rien, toi, devant ton omelette western, et moi, devant mes oeufs à la bénédictine.

Parfois, notre conversation et nos rires étaient entrecoupés d'une quinte de toux qui t'obligeait à reprendre ton souffle et moi, à me rappeler brutalement que le cancer ne te lâchait pas malgré les répits.

Jamais tu n'as tapé du poing sur la table pour le maudire. Tu préférais miser sur ce que tu pouvais encore réaliser plutôt que de te laisser envahir et déprimer par ce que tu ne pouvais plus faire. 

Si je me souviens bien, le jour où tu as vendu ton vélo, tu t'es procuré un appareil photo pour immortaliser la forêt où tu aimais tant te retrouver.

*****

Chantal Bertrand est l'instigatrice du Relais pour la vie à Shawinigan, un événement chapeauté par la Société canadienne du cancer. Elle n'avait pas assez de combattre la maladie, cette bénévole s'est investie corps et âme pour la recherche.

Monoparentale, cette femme s'est notamment impliquée pour sa fille, pour qu'elle garde espoir même si, avant sa maman, sa grand-mère et son arrière-grand-mère ont reçu un diagnostic de cancer du sein.

En 2008, Chantal Bertrand a été consacrée Coup de coeur lors du dîner reconnaissance Tête d'affiche du Nouvelliste. Je ne la connaissais pas personnellement à l'époque, mais je me souviens de l'avoir vu monter sur la scène, un peu éberluée devant autant d'attention, avant de s'empresser de souligner le bénévolat et l'engagement communautaire des autres personnes honorées ce soir-là. 

De la grande Chantal, préférant poursuivre son travail en coulisse que de voir les projecteurs braqués sur elle.

*****

Chantal Bertrand est décédée lundi, à l'heure désirée, dans cette chambre d'hôpital qu'elle a su envelopper de sa force tranquille.

«Je vais être entourée des gens que j'aime... Je vais m'endormir dans les bras de mon amoureux. Ma mère va me tenir la main. Mes enfants et ma famille seront tout proches. C'est un cadeau du ciel. Ce n'est pas tout le monde qui a cette chance.»

La femme de 44 ans a demandé à recevoir l'aide médicale à mourir. 

«Je ne baisse pas les bras, mais mon élastique est étiré. Mon corps est fini...»

Tu n'as pas peur Chantal? 

«Pantoute... Je suis tellement heureuse et en paix.»

Elle sourit, comme toujours, comme si ça allait de soi. Le souffle court, Chantal Bertrand nous invite à passer plus de temps avec les gens que nous aimons - «Arrêtez de reporter à plus tard» - et à cesser de courir après notre vie qui, de toute façon, défile toujours trop vite.

Ses yeux brillent en parlant de ses enfants, Samuel et Laurianne. À force de déjouer les plus sombres pronostics depuis 2004, leur mère a pu les voir grandir jusqu'à aujourd'hui, au moment où ils prennent leur envol. 

«Ma fille vient d'avoir son permis de conduire et mon garçon a été accepté à l'université», me glisse-t-elle avant de se dire prête pour ses prochaines missions. 

Passionnée de voyages et toujours soucieuse d'aider son prochain, Chantal est probablement déjà médecin sans frontière à l'heure qu'il est. C'était son plus grand rêve pour son autre vie qu'elle était impatiente de vivre.

«Je perds mon temps ici, dans mon lit ou dans un fauteuil roulant. Pendant ce temps-là, je ne fais pas de raquette», a-t-elle rappelé avec humour avant de me faire cette invitation... 

«Si jamais tu as le goût de me dire bonjour ou de jaser, fais-moi signe. Je serai là, dans la nature.»

Déjà hâte d'y sentir ta présence, belle amie.

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