Pour une bouchée de pain

Charles Vallée et Francis-Olivier Camiré, maîtres boulangers à... (Stéphane Lessard)

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Charles Vallée et Francis-Olivier Camiré, maîtres boulangers à la boulangerie artisanale le Panetier.

Stéphane Lessard

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Sur la porte donnant sur le trottoir, il est écrit «Ouvert dès l'orée du jour»...

Il est bientôt 7 h. Les premiers rayons du soleil tentent timidement une percée. Les nuits sont longues à l'approche du solstice d'hiver, mais il y a de la lumière derrière la vitrine embuée. J'entre. L'effet est instantané. 

Ça sent bon le pain chaud.

Francis-Olivier Camiré s'attendait à ce que j'arrive aussi tôt. Pour dire la vérité, le sympathique boulanger était prêt à ce que je me pointe à 4 h, soit au beau milieu de la nuit et au moment d'enfourner les pains du partage, la raison de cette chronique.

Depuis janvier 2016, la boulangerie artisanale le Panetier met la main à la pâte, c'est le cas de le dire, pour soutenir Point de rue de Trois-Rivières, un organisme comme il s'en fait peu puisqu'il vient en aide à des personnes, souvent des jeunes, qu'on dit en rupture familiale, scolaire et sociale. 

Ça saute aux yeux même si on évite leur regard. Certains sont plus poqués que d'autres. S'ajoutent à leur détresse des problèmes de santé mentale ou de consommation. 

Derrière son comptoir où il façonne son pain quotidien, Francis-Olivier Camiré a une vue sur la rue Saint-Prosper et un quartier que traversent parfois ces hommes et ces femmes en situation de grande vulnérabilité. 

«Ce sont des gens qu'on n'a pas l'habitude de côtoyer...», admet le boulanger en tout respect pour ces personnes et leurs intervenants. Un boulot pas évident, de première ligne, qui consiste à faire naître un début d'espoir parmi des âmes vagabondes et désabusées. Tout repose sur la confiance fragile. 

Ces marginaux n'ont pas toujours cherché à s'exclure et à mendier leur pain. 

Le directeur général de l'organisme, Philippe Malchelosse, m'a déjà dit cette vérité triste et crue il y a quelques années... «Il y en a pour qui la société a décroché d'eux beaucoup plus qu'ils ont décroché de la société.»

*****

Francis-Olivier Camiré et son associé, Charles Vallée, sont des tripeux de bonne bouffe qui ont appris leur métier auprès de boulangers d'ici et d'ailleurs, notamment en Europe.

Rien ne destinait vraiment ces deux jeunes entrepreneurs à se lancer dans la fabrication et le commerce du pain. Charles Vallée, pour un, a complété une maîtrise en environnement à l'Université du Québec à Trois-Rivières avant de tomber avec bonheur dans la farine comme Obélix, dans un baril de potion magique.

C'est au retour d'un stage en Allemagne que Francis-Olivier Camiré a voulu suivre l'exemple d'un boulanger qui lui avait refilé ses trucs du métier, mais également l'idée de vendre du pain au profit d'une cause.

Le Trifluvien originaire de Baie-du-Febvre n'a pas mis de temps à convaincre son collègue de s'engager au sein de leur communauté. 

Tout naturellement, ils ont arrêté leur choix sur Point de rue qui, dans un contexte de coupes gouvernementales, ne pouvait refuser cette offre aux arômes de pain béni.

Un an plus tard, ou presque, le Panetier n'entend pas mettre fin à cette bonne action qui fait partie de la routine.

Chaque semaine, dans la nuit de mercredi à jeudi, les deux maîtres boulangers pétrissent en moyenne une douzaine de pains de partage à travers tous les autres pains, croissants et brioches dont ils sont les seuls à connaître la recette.

«Oui, c'est un petit surplus de travail pour nous, mais ce n'est pas trop», assure Francis-Olivier en précisant que les pains du partage sont façonnés en forme de carré pour éviter les fioritures et gagner du temps.

«On étend la pâte et on découpe», explique-t-il avant de mentionner que la farine provient des Moulins du Soulanges, à Saint-Polycarpe, en Montérégie. La texture de la mie est légère et le goût, légèrement acidulé. 

Le fruit des ventes des pains de partage est entièrement remis à Point de rue. Le petit pain se vend 4 $ et le gros, 6 $. Dans les faits, en apprenant que leurs tranches de pain beurrées peuvent aider à adoucir des tranches de vie, les clients donnent davantage.  Aucun dollar n'est déposé dans le tiroir-caisse. Tous les dons sont versés dans un pot prévu à cet effet. 

Depuis janvier 2016, d'un jeudi à l'autre, le Panetier a remis la somme d'environ 3000 $ à Point de rue qui offre également du dépannage vestimentaire et alimentaire. Cette somme se prend bien. Très bien. 

Francis-Olivier Camiré est le premier surpris du résultat. Un montant de 3000 $ en pratiquement un an...

«J'ai fait le saut ! Je ne m'attendais pas à ça», lance-t-il en toute humilité et avec un grand sourire de satisfaction.

Autour de nous, les employés s'activent à répondre aux premiers clients et à nettoyer l'espace de travail et le plancher recouvert de farine. 

Je suis visiblement dans leurs jambes en cette heure de pointe, mais rien n'y paraît pendant ce va-et-vient enthousiaste devant le comptoir des viennoiseries et autour de la machine à expresso.

On gèle à l'extérieur. Il fait chaud en dedans. Le four chauffe à plein régime, les vitrines sont embuées, et l'odeur du bon pain invite au partage.

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