Bon voyage Françoise

Carmen et Normand Lamy font le portrait de... (François Gervais)

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Carmen et Normand Lamy font le portrait de Françoise Gagnon-Lamy, une mère que ses quatre enfants aimaient au point de respecter ses dernières volontés.

François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

C'est Françoise qui a décidé pour la robe, les souliers et les bijoux qu'on allait lui faire porter dans son cercueil.

Elle tenait absolument, aussi, à avoir son mot à dire dans le choix des photos qui ont été présentées en boucle au salon funéraire.

C'est également la femme de 92 ans qui a choisi le portrait publié avec son avis de décès, une nécrologie qu'elle a composée en même temps que son signet commémoratif. Il ne fallait omettre aucun nom.

La dame a tout prévu, incluant l'heure où elle s'est endormie d'un sommeil provoqué et ininterrompu jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Originaire de Shawinigan, Françoise Gagnon-Lamy est décédée le 10 novembre dernier, cinq jours après avoir demandé et obtenu une sédation palliative.

C'était son choix et celui de personne d'autre, une décision réfléchie et assumée comme toutes les autres.

Les décorations de Noël font peu à peu leur apparition dans la maison de Normand Lamy, à Bécancour. C'est ici que j'ai également rendez-vous avec Carmen Lamy Béliveau. Frère et soeur ont accepté de me raconter les derniers moments de Françoise, une mère aimante de quatre enfants, fière grand-mère et arrière-grand-mère.

Ils m'accueillent avec une paire de pantoufles, une chaise berçante, un humour empreint de chaleur et des émotions à fleurs de peau.

À pareille date l'an dernier, Mme Gagnon-Lamy n'était pas aussi en forme qu'à l'habitude, elle qui était reconnue pour être une voisine active à la résidence les Jardins du Campanile, à Shawinigan.

«Mom allait à la piscine trois fois par semaine, aimait jouer au baseball poche, faire des casse-têtes, jouer aux quilles à la Wii. Elle gagnait tout le temps!»

Lorsque Carmen parle de sa mère, elle l'appelle «Mom» ou «Ma petite poulette d'amour». La fille a toujours été très proche de celle qu'elle accompagnait chez le médecin lorsqu'un diagnostic de cancer est tombé, en janvier 2016.

Il lui restait peut-être un, deux ou six mois à vivre, mais sûrement pas un an... Tu as beau avoir plus de 90 ans, tu n'es jamais vraiment prêt à entendre un tel verdict.

«Ça a été un choc pour ma mère», se souvient Carmen. «Cette annonce-là a été le début de la fin. Le moral a été atteint», ajoute Normand qui passait tous ses lundis avec elle.

À 91 ans, il n'y avait pas de chimio possible. Et l'opération était loin d'être une solution. D'une grande lucidité, Mme Gagnon-Lamy savait pertinemment qu'elle devrait faire le deuil d'une autonomie si précieuse.

Pour l'encourager, ses enfants lui répétaient qu'à son âge, beaucoup de personnes ne font pas tout ce qu'elle faisait. «Oui, mais moi, je le fais», répliquait Françoise d'un ton non négociable.

Début février, la Shawiniganaise a dû être hospitalisée en raison de fortes douleurs. Au médecin d'urgence, elle s'est montrée on ne peut plus claire.

«Donnez-moi une petite piqûre. Je ne veux plus avoir mal. C'est tout. Ça s'arrête là. C'est fini.»

La dame a été admise à l'unité des soins palliatifs de l'Hôpital de Shawinigan où elle a commencé à donner ses bijoux aux membres de sa famille.

Pendant que sa tête et son coeur étaient occupés à penser aux siens, son corps a pris du mieux, de sorte qu'au bout de trois semaines, Françoise a pu rentrer chez elle.

On ne peut pas réellement parler d'un sursis puisque la maladie a continué d'évoluer et que de sérieux malaises cardiaques sont venus s'ajouter.

Au cours des derniers mois, Mme Gagnon-Lamy a été hospitalisée à trois reprises aux soins palliatifs, la dernière étant au début du mois de novembre. La femme forte n'avait plus de force.

«C'est assez. Donnez-moi une petite piqûre», a répété Françoise qui avait eu le temps de mettre sa vie en ordre et de préparer ses funérailles à venir.

Deux choix lui ont été présentés à l'hôpital. L'aide médicale à mourir était une possibilité, mais la patiente devait attendre au moins sept jours entre le moment de sa demande et l'ultime injection qu'elle devait consentir, lui a-t-on spécifié, de façon éclairée.Or, sachant que sa conscience pouvait l'abandonner à tout moment, Françoise a choisi de recourir à la sédation palliative. Ce coma artificiel dans lequel elle allait être plongée et maintenue ne la «ferait pas mourir ni souffrir». Elle allait dormir sans se réveiller, jusqu'à son décès.

De sa main tremblante, mais décidée, Mme Gagnon-Lamy a signé le formulaire après avoir demandé à recevoir la médication le soir même, entourée des siens qui, par amour pour elle, n'ont jamais contesté son dernier choix.

«Mme Gagnon, que diriez-vous si je vous lavais les cheveux, que je vous coiffais et que je vous mettais une belle jaquette?», lui a gentiment proposé une infirmière.

Carmen est émue en racontant la scène durant laquelle son mari s'est offert de lui cuisiner son repas préféré et d'apporter le vin.

Plus tard en soirée, alors que les membres de sa famille étaient réunis autour d'elle pour lui souhaiter un dernier «bonne nuit» de vive voix et dans les yeux, Françoise a levé doucement son verre de blanc, le visage serein, et a porté elle-même ce toast...

«Bon voyage tout le monde! J'ai pris un billet pour un aller simple.»

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