Dans l'oeil de Geneviève Trudel

Avant d'embrasser la carrière de photographe, Geneviève Trudel... (Sylvain Mayer)

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Avant d'embrasser la carrière de photographe, Geneviève Trudel a pratiqué la profession de huissier de justice.

Sylvain Mayer

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

C'était à la fin septembre ou au début du mois d'octobre. La date est sans importance ici. C'est le souvenir qui va rester.

En voyant Rosalie, 4 ans, entrer dans son studio, Geneviève Trudel a tout de suite compris que cette séance photo serait parmi les plus difficiles de sa carrière. Se sentant pourvue d'une mission, elle n'avait pas le droit de rater son coup. Ce moment en famille allait être unique. L'un des derniers.

L'oeil rivé à l'objectif de son appareil, la photographe s'est laissée guider par le calme exceptionnel qui régnait dans la pièce illuminée par la présence de cette petite princesse. 

En phase terminale du cancer, Rosalie est décédée il y a un peu plus de trois semaines.  Son portrait est magnifique. Ses yeux incarnent la douceur même de sa mémoire.

*****

Les murs de l'atelier situé au deuxième étage d'un édifice du centre-ville de Shawinigan sont tapissés de photos de toutes les grandeurs. On y voit des amoureux seuls au monde, des enfants sages comme des images, des mariages grandioses, le ventre rebondi d'une future maman en beauté, un nourrisson peau à peau avec son papa ému, une jeune femme qui a adopté la pose mannequin... Il y a beaucoup de sourires, mais l'inspiration n'est pas toujours là où on pense.

Geneviève Trudel exerce un beau métier. Elle cherche à saisir «ce petit quelque chose de différent» qui se dégage de la personne dans sa ligne de mire. Elle fixe le plaisir dans le temps, tout comme l'intensité, la surprise, le frisson, la spontanéité et parfois aussi, comme ce fut le cas avec Rosalie, l'âme pure et éphémère. 

La femme de 41 ans n'a pas toujours été photographe. Dans une autre vie pas si lointaine, elle a pratiqué la profession de... huissier de justice. 

«J'ai encore ma plaque dans ma sacoche, mais il y a de la poussière dessus», dit-elle avec amusement. 

Son père était huissier de justice. «J'ai toujours pataugé là-dedans», explique la Shawiniganaise dont les souvenirs d'enfance la ramènent dans le sous-sol de la maison familiale où Jacques Trudel a ouvert son premier bureau.  

Le jour où elle a dû réfléchir à son avenir, l'adolescente qui retranscrivait parfois à la dactylo des rapports de signification a naturellement opté pour les techniques juridiques. La voie était tracée. 

Requêtes, sommations à comparaître, saisies, ventes en justice... Geneviève Trudel faisait un boulot où les situations de crise sont monnaie courante, sans pour autant passer ses journées à expulser des gens de leur logement.

La jeune femme aimait son travail, s'attendant de gravir les échelons en temps et lieu. Mais les problèmes de santé de son père l'ont obligée à occuper la chaise du patron beaucoup plus vite que prévu. À 25 ans, Geneviève Trudel s'est retrouvée à la tête de Trudel et associés. Des grosses pointures à chausser.

«J'ai appris sur le tas», acquiesce celle qui a dû prendre sa place en accéléré, ce qui revient à dire qu'elle n'a jamais su réellement où se trouvait cette place.

Ce n'était pas le syndrome de l'imposteur, mais le doute tenace de ne pas être sur son «x», et ce, même lorsque Geneviève Trudel s'est retrouvée à la vice-présidence de la Chambre des huissiers de justice du Québec ou qu'on a fait appel à son expertise pour donner de la formation continue à ses pairs. 

Un bon matin, la maman de deux enfants a eu besoin de reprendre son souffle en travaillant de la maison. Le lendemain et le surlendemain aussi. Entre deux appels au bureau, Geneviève a eu envie de réveiller sa fibre artistique en photographiant tout ce qui se retrouvait dans son champ de tir: sa marmaille, des roches, des fleurs, des amis, des amis des amis...

Sans vraiment le chercher, le bouche-à-oreille a  fait son oeuvre. À l'ère des réseaux sociaux et des photos partagées, on s'est vite passé le mot. Geneviève Trudel a du talent. 

À force de se le faire répéter, la principale concernée a fini par le croire. L'artiste a rencontré l'entrepreneure en elle. Une photographe est née.

*****

Geneviève Trudel n'a pas, à proprement parler, un diplôme en photographie. Elle est une bûcheuse qui a fait ses classes en analysant le travail de photographes professionnels, en participant à des concours, en remportant des prix et en devenant à son tour une signature reconnue en demande pour transmettre son savoir et donner des conférences.

Spécialisée en portrait et mariage, la Shawiniganaise multiplie les contrats et pas juste ici: Paris, New York, Bahamas, Allemagne, Suisse, Mexique... Elle est si loin du travail de huissier de justice.

«Mon parcours est bizarre», admet en riant ce véritable moulin à paroles. Je l'écoute sans l'interrompre et je me dis qu'au fond, Geneviève Trudel est le portrait type des images qu'elle aime chasser: un mélange d'émotions prises sur le vif.

La photographe au regard sensible adopte des causes. Elle est derrière le calendrier montrant le courage de femmes touchées par le cancer du sein. La semaine prochaine, avec la complicité du Centre Roland-Bertrand, des personnes à faible revenu pourront se faire photographier par Geneviève Trudel qui est également bénévole pour la fondation Portraits d'étincelles. Elle offre ses services pour prendre des photos de bébés décédés avant ou au moment de leur naissance. 

«Tout le monde me demande comment je fais... Je suis en contrôle total. On se fie sur moi», répond simplement la photographe qui se sent de nouveau chargée d'une mission, comme au moment de croiser le regard de la petite Rosalie dont le souvenir va rester.

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