Le banc des souvenirs

Touchée par la mission du Centre prévention suicide... (François Gervais)

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Touchée par la mission du Centre prévention suicide les Deux-Rives, France Bérubé aime se retrouver dans le jardin des Ursulines, à Trois-Rivières, où un banc a récemment été installé pour permettre aux personnes endeuillées par le suicide de se recueillir.

François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Julien aurait aimé l'endroit, lui qui savait apprécier la force tranquille de la nature. Les arbres sont majestueux dans le jardin des Ursulines où les beaux grands yeux bruns du jeune homme auraient sans doute été attirés aussi par le noir éclatant d'un banc en fer forgé. Avec un peu de chance, il aurait pris le temps de s'asseoir et de s'attarder, apaisé par la lumière de l'automne et le courant du fleuve, juste à côté.

C'est sa mère qui vient plutôt se recueillir ici, dans cet «Espace d'un souvenir» récemment aménagé pour les personnes endeuillées par le suicide d'un être cher.

Julien Pinard s'est enlevé la vie le 22 février 2014. Il avait 24 ans. Le temps s'est arrêté pour lui, mais aussi pour sa famille qui peut tristement témoigner de cette statistique voulant que pour chaque décès, environ dix personnes vivent un deuil complexe, «complexe» pour persistant, accaparant, paralysant...

France Bérubé préfère m'en avertir alors que sa voix se remplit de larmes. «Ça se peut que j'en parle avec émotion. Parfois ça va bien, d'autres fois, moins bien.»

Deux ans et demi se sont écoulés depuis que le soudeur de métier a posé le geste fatal.

«Pour nous, c'est comme si c'était hier. Cette date a tout changé. Notre vie a complètement basculé. Mon mari est encore en arrêt de travail. Il a des hauts et des bas», ose-t-elle avouer avant d'ajouter que la soeur de Julien doit également apprendre à vivre avec un coeur meurtri et des questions sans réponses. 

Celui qui a grandi dans le secteur Saint-Grégoire, à Bécancour, a toujours eu de la facilité à se faire des amis. «C'était comme un moulin à vent chez nous. Julien était un gars tellement sympathique et affectueux, un bon vivant», décrit sa mère qui ne comprend pas pourquoi son fils leur a caché cette accablante détresse en lui.

«On nous dit de faire attention aux signes, mais on ne les voit pas toujours», laisse tomber Mme Bérubé, songeuse. Encore aujourd'hui, elle ne peut s'empêcher de ressasser des paroles, en apparence anodines, que Julien a prononcées quelques jours avant de se donner la mort. Il traversait une période difficile, mais personne n'aurait pu imaginer l'inimaginable.

Près de trois ans plus tard, la dame se surprend encore à chercher son fils dans le regard d'un jeune homme qui a la même carrure que lui. Tout autour d'elle la ramène à Julien qui aurait eu 27 ans le 15 septembre dernier: une voiture semblable à la sienne, une musique qu'il aimait écouter, un parfum... 

«Je m'ennuie terriblement de lui. Tout ce qui me reste, ce sont des photos et des souvenirs», confie-t-elle sans jamais se laisser interrompre par le bruit ambiant du café. Pendant que le quotidien suit normalement son cours à la table d'à côté, il y a cette femme qui accepte de parler de la mort de son garçon dans des circonstances tragiques, mais également des lendemains douloureux.

France Bérubé ne voudrait surtout pas donner l'impression de s'apitoyer sur son sort. Si elle se raconte ici, c'est pour qu'on saisisse l'ampleur des dégâts. Les dommages collatéraux du suicide sont réels. La famille de Julien les porte en elle.

«Mon fils ne souffre plus. C'est fini pour lui. Mais c'est nous qui devons vivre aujourd'hui avec cette souffrance», rappelle sa mère qui profite de cette tribune pour toucher celui ou celle qui broie du noir au point d'envisager l'irréparable.

Elle l'encourage à aller chercher de l'aide et à trouver la force de penser à ses proches qui chercheront toujours, sinon, à comprendre pourquoi c'est arrivé.

***

France Bérubé connaissait plus ou moins la mission du Centre prévention suicide les Deux Rives avant d'aller frapper à la porte de l'organisme. «Je savais que ça existait, mais sans plus», admet-elle alors que nous marchons dans les rues du Vieux-Trois-Rivières, en direction du parc des Ursulines.

La première fois qu'elle s'est présentée aux autres participants du groupe de soutien, Mme Bérubé a exprimé le souhait d'arriver un jour à parler de Julien sans pleurer. Les mois et les rencontres ont passé. La femme demeure fragile, mais réussit à sourire en évoquant le doux souvenir de son garçon.

«J'avance lentement, mais j'avance. Ma peine est là pour rester, mais je suis capable de vivre avec. J'essaie...», affirme France Bérubé qui trouve sa force auprès des intervenants et des personnes également endeuillées par le suicide.

«Je ne suis pas toute seule», constate celle qui a décidé de s'engager auprès de la Fondation du Centre prévention suicide les Deux Rives pour redonner ce qu'elle y a reçu. 

La dame sort une enveloppe de son sac à main. Elle y a glissé des photos de Julien et une feuille sur laquelle apparaissent de sombres statistiques. Une centaine de personnes se suicident annuellement sur le territoire desservi par l'organisme. 

Sachant que chaque décès crée une onde de choc qui perdure, des bénévoles, dont France Bérubé, ont eu l'idée d'installer un banc dans le jardin des Ursulines. Cet «Espace d'un souvenir» invite au recueillement, à admirer aussi la beauté des lieux.

Celle qui travaille au centre-ville s'y est présentée seule, un midi d'octobre. Elle a pris le temps de s'asseoir pour parler à son fils qui serait fier de ce projet et de sa mère. 

France Bérubé acquiesce sans rien ajouter. Elle entend y revenir le plus souvent possible pour s'entourer d'arbres majestueux, à la mémoire de Julien.

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