À coups de barre de fer

Jacques était chauffeur de taxi depuis deux mois... (Stéphane Lessard, Le Nouvelliste)

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Jacques était chauffeur de taxi depuis deux mois seulement lorsqu'il a été victime d'une attaque gratuite à Trois-Rivières. Ses deux agresseurs sont toujours au large.

Stéphane Lessard, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

C'était le 5 avril dernier, un peu après minuit, sur la rue des Forges. Deux gars ont fait signe au chauffeur de taxi pour qui ce serait une dernière course avant de rentrer chez lui.

Mal lui en prit. Moins de trois kilomètres plus tard, le conducteur était tabassé à coups de barre de métal.

Le brave homme ne veut pas être identifié. La peur d'être reconnu par ses agresseurs le hante toujours. «Vous n'écrirez pas mon adresse dans votre article hein?», s'inquiète-t-il au moment de fixer notre rencontre dans son logement.

C'est lui qui suggère de l'appeler Jacques, un prénom aussi commun au Québec qu'en Afrique, d'où il est originaire. Marié et père de deux enfants, l'homme de 35 ans est établi à Trois-Rivières depuis près de trois ans. Le chauffeur de taxi était en service depuis deux mois lorsqu'il a été victime d'une agression.

Pas très grand et plutôt mince, il parle lentement, tout doucement. C'est la première fois qu'il revient sur cette attaque gratuite sans se mettre à trembler.

*****

Jacques venait de descendre le pont Lejeune lorsqu'il a été hélé par deux jeunes dans la mi-vingtaine.

«Vous allez où?», a-t-il demandé à la seconde où le duo a pris place sur la banquette arrière du véhicule de Taxi Coop de la Mauricie. Les passagers n'ont pas répondu immédiatement, s'amusant d'abord à imiter l'accent du chauffeur.

Jacques a le sens de l'humour, mais n'est pas dupe. Il sait reconnaître le ton de moquerie, l'intonation qui cherche à humilier. Il peut également flairer l'haleine découlant d'une soirée trop bien arrosée.

«Dès que je disais un truc, les gars le répétaient de la façon que je le disais», raconte celui qui, au bout d'un moment à attendre qu'ils cessent de rigoler, leur a dit poliment: «Il faut me dire où vous allez, sinon, vous devez descendre. Je vais prendre d'autres personnes.»

Le premier voulait aller dans un secteur de la ville, le second, à l'opposé. Patiemment et en toute honnêteté, le chauffeur de taxi leur a expliqué que la facture risquait d'être élevée. Après avoir chuchoté entre eux, les deux hommes se sont entendus pour être reconduits «vers» le club de golf Ki-8-Eb. À minuit dix.

«Ils m'ont dit de me rendre là-bas et qu'on me dirait où aller ensuite», raconte Jacques qui s'est mis à rouler même si la destination était vague et que les clients continuaient de le caricaturer.

Sans avertissement, l'un d'eux a détaché sa ceinture de sécurité, s'est penché au dessus du siège avant et, toujours sans rien dire, s'est mis à fouiller dans les trucs qui lui tombaient sous la main.

«Tu cherches quoi? Tu n'as pas le droit de faire ça!», a averti le chauffeur qui craignait de se faire voler sa paie de la soirée qu'il garde toujours à l'abri des regards indiscrets. Le type a fini par se rasseoir, à la demande de son partenaire avec qui il s'est remis à parler tout bas.

Nerveux, Jacques a ralenti à la vue du poste de la sécurité publique, mais devant l'absence de voitures devant la bâtisse du boulevard des Forges, il a cru, à tort, que c'était fermé.

De moins en moins à l'aise avec ces deux clients derrière lui, Jacques s'est finalement arrêté à un coin de rue des bureaux de Coop taxi. Il a éteint le moteur puis a lâché: «Ok les gars, je ne peux pas vous amener, mais je vous offre le trajet jusqu'ici. Descendez et appelez un autre taxi.»

Le conducteur ne peut pas dire pourquoi ni comment, mais il s'est retrouvé à l'extérieur de la voiture avec les deux hommes qui avaient réussi à s'emparer de son permis de chauffeur de taxi. Quand Jacques a exigé de le ravoir, c'est un coup de barre de fer qu'il a reçu derrière la tête.

La suite est confuse. Lorsque le conducteur a ouvert les yeux, il était étendu sur le trottoir, un garçon dans la jeune vingtaine, noir, penché au dessus de lui.

«J'ai réussi à les faire fuir en leur criant que j'avais appelé la police», lui a-t-il dit avant de quitter promptement les lieux.

Les avait-il appelés pour vrai? Jacques n'est pas resté une minute de plus. Sous le choc, il s'est rendu de peine et de misère chez Taxi Coop où des collègues ont contacté la Sécurité publique de Trois-Rivières.

Malgré ses blessures derrière la tête, aux jambes et aux côtes, Jacques a refusé d'aller consulter un médecin à l'urgence. «Tout ce que je voulais, c'est rentrer à la maison et m'assurer que ma femme et mes enfants allaient bien», se souvient-il en souriant timidement.

Jacques envisage de reprendre le volant d'un taxi, un boulot qu'il aimait et qu'il pourrait aimer de nouveau. Mais pas tout de suite. Le chauffeur a besoin de temps. Encore un peu. Ses assaillants n'ont pas trouvé son portefeuille, mais ils ont dérobé le sentiment de sécurité qui l'habitait jusqu'à maintenant.

Racisme ou pas?

Jacques ne veut pas crier au racisme, mais il ne peut s'empêcher de faire un lien de cause à effet entre les moqueries dont il a fait l'objet et les coups reçus.

«Pourquoi se sont-ils attaqué à mon accent?», demande le chauffeur de taxi qui prétend que sa couleur l'a également placé en position de «faiblesse» vis-à-vis ses deux passagers.

Vice-président de Taxi Coop de la Mauricie, René Beaudoin est plutôt tenté de croire que Jacques a eu affaire à «deux colons qui cherchaient le trouble», peu importe ses origines.

Sans parler du fait que les individus étaient vraisemblablement sous l'effet de l'alcool. «Si quelqu'un veut écoeurer un chauffeur de taxi, il va trouver une raison...», soutient celui qui veut néanmoins se montrer rassurant.

À Trois-Rivières, le taxi demeure un moyen de transport sécuritaire, tant pour les clients que pour les chauffeurs. Si un conducteur se sent menacé, il peut composer un code lui permettant d'alerter ses collègues qui vont arriver à la rescousse.

À la Sécurité publique de Trois-Rivières, on confirme qu'une plainte a été déposée le 5 avril dernier relativement à l'agression du chauffeur de taxi. Le dossier est toujours sous enquête. Aucun suspect n'a encore été arrêté.

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