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Le Grand Chemin peut maintenant accueillir des adolescents... (François Gervais)

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Le Grand Chemin peut maintenant accueillir des adolescents qui, à l'instar d'Olivier, ont développé une forte dépendance aux nouvelles technologies.

François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Saint-Célestin) Depuis 22 mois, Olivier* s'interdit de jouer aux jeux vidéo. Pas même dix minutes. Le danger de se faire aspirer par ce monde virtuel est trop réel pour oser s'approcher d'une manette. Y toucher, c'est risquer d'y rester.

Le Montréalais de 19 ans ne souhaite pas être identifié, mais sachez qu'il pourrait être votre voisin, votre neveu ou votre élève, un gars en apparence sans histoire qui est né, comme tous les jeunes de sa génération, avec une souris dans la main.

Portant des lunettes et les cheveux en queue-de-cheval, Olivier a le look du cégépien studieux. Ses yeux sont brillants. On ne pourrait jamais deviner qu'il se droguait aux écrans.

Notre rencontre se déroule dans les bureaux du centre Le Grand Chemin, à Saint-Célestin, un organisme qui accueille des adolescents aux prises avec une dépendance. On parle de drogues, d'alcool, de jeu et, depuis peu, de nouvelles technologies. Il existe un mot pour ça: la cyberdépendance.

Le Grand Chemin existe aussi à Québec et à Montréal. C'est ici qu'Olivier s'est présenté à l'âge de 17 ans pour une cure fermée. Sa mère ne lui donnait plus le choix de tirer la plogue, ses journées se résumant à être branché sur un écran. Douze heures en moyenne avec des pointes de 19 heures sur 24.

C'est tout juste si l'ado mangeait, se lavait et dormait.

***

Enfant, Olivier adorait Mario Bros, le sympathique personnage de Nintendo avec qui il aimait s'amuser avant de fermer sa console et retrouver ses amis.

Au secondaire, l'adolescent fréquentait une école privée où les élèves utilisaient un ordinateur portable en classe et à la maison. Olivier avait une bonne raison de se brancher, d'autant plus qu'il continuait de récolter des bonnes notes.

Ça s'est gâté le jour où l'ado a découvert les jeux vidéo en ligne, un dangereux coup de foudre qui est survenu au moment où Olivier était au coeur de conflits familiaux. «Je me cachais dans un monde parallèle pour ne penser à rien d'autre», se justifie-t-il timidement.

Le nombre d'heures passées devant l'écran a augmenté. Comme un poison insidieux, l'anxiété a gagné le garçon qui s'absentait souvent en classe, au point de devoir s'y prendre à deux reprises pour terminer son cinquième secondaire.

L'ordinateur, le modem et la console ont été débranchés, rebranchés et ainsi de suite. Le mal était fait. L'obsession d'Olivier pour les écrans s'est transformée en phobie sociale.

«Quand je sortais, j'avais l'impression que les gens me regardaient et me jugeaient. Ma vie s'en allait nulle part», affirme celui qui s'est tourné vers un psychologue et l'Hôpital Rivière-des-Prairies pour un suivi en psychiatrie. Sans grand résultat.

En juillet 2014, Olivier a été placé devant l'ultimatum fixé par sa mère monoparentale et dépassée par la situation. Il quittait la maison ou entrait en cure fermée.

***

Olivier a frappé à la porte du centre Le Grand Chemin dans l'espoir de régler son problème de cyberdépendance. Son appel à l'aide est, en quelque sorte, à l'origine du «traitement interne de forte intensité» que l'organisme a mis sur pied pour les jeunes qui surconsomment les technologies comme d'autres, les drogues et l'alcool.

D'ailleurs, pendant la thérapie de huit à dix semaines, tous les pensionnaires évoluent ensemble, peu importe leur dépendance. Ils ont la détresse en commun et la volonté de se réapproprier leur vie.

Vingt-deux mois après sa désintox du monde virtuel, Olivier est toujours abstinent et, surtout, extrêmement prudent. En 2016, les technologies sont partout: à la maison, au travail, à l'école et même sur le trottoir, parmi les piétons qui consultent sans arrêt leur téléphone intelligent.

L'autocontrôle est au coeur du défi d'Olivier qui a mis une croix sur les jeux vidéo. «Pour le moment en tout cas», dit-il avant d'ajouter que son cellulaire ne lui donne pas accès à Internet même si le vendeur a tout fait pour lui négocier un forfait illimité.

Quant à l'ordinateur portable que sa mère a récemment accepté d'acheter, Olivier l'utilisera au compte-gouttes en gardant en tête qu'il s'agit d'abord et avant tout d'un outil pédagogique. Le test ultime viendra en septembre, lorsque le cégépien inscrit en sciences de la nature devra naviguer sur le Web sans s'y noyer.

Se sachant toujours vulnérable, le jeune homme continue de fréquenter Le Grand Chemin en participant à des rencontres de groupe. «Je veux continuer de progresser», affirme celui qui aspire à devenir lui-même un intervenant pour cyberdépendants.

Selon David Laplante, directeur général de l'organisme, ils sont de plus en plus nombreux. Depuis le passage d'Olivier il y a deux ans, près d'une vingtaine de jeunes, des garçons en forte majorité, l'ont imité.

Qu'on se comprenne bien. Il ne s'agit pas ici de démoniser les nouvelles technologies qui font partie de nos vies. Comme toute dépendance, leur usage excessif peut être la séquelle de problèmes sous-jacents et complexes. N'empêche, la question se pose... À partir de quand faut-il s'inquiéter?

Olivier et sa mère n'ont pas la prétention de détenir la vérité, mais leur expérience parle d'elle-même.

«Quand ça vient chambouler ton quotidien, que tu te pointes en retard au travail ou à l'école parce que tu as joué, que tu fais juste ça de tes soirées, que tu as tendance à te renfermer sur toi-même, à t'isoler...», décrit Olivier.

«Quand vous appelez votre enfant pour souper et que la seule façon de l'avoir à table, c'est de fermer vous-même la switch», poursuit sa mère qui pourrait ajouter: «Quand la manipulation et les mensonges s'installent.»

Le duo ne l'a pas eu facile au cours des dernières années. La confiance qui s'était effritée renaît peu à peu. C'est ensemble qu'Olivier et sa mère se sont présentés au Grand Chemin et qu'ils témoignent aujourd'hui de lendemains plus heureux. Un jour à la fois.

*Le prénom a été changé pour préserver l'anonymat.

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