La liberté sur deux roues

Tunisienne d'origine, Aïda Chebbi, 36 ans, n'avait jamais... (Robert Cyr)

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Tunisienne d'origine, Aïda Chebbi, 36 ans, n'avait jamais fait de vélo de sa vie avant de joindre l'équipe féminine des Défis du parc national de la Mauricie.

Robert Cyr

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Le plus difficile la première fois, c'est de se convaincre de mettre un pied sur une pédale, relâcher doucement les freins, mettre le deuxième pied sur l'autre pédale, appuyer et rouler.

Une fois maîtrisée, la technique ne se perd plus. Le scientifique Albert Einstein disait que la vie, c'est comme la bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l'équilibre.

Aïda Chebbi pourrait ajouter qu'il n'est jamais trop tard pour commencer. À 36 ans, elle donne ses premiers coups de pédale.

Il y a quelques semaines encore, la Tunisienne d'origine n'avait jamais fait de vélo, pas même enfant sur un tricycle ou une bicyclette avec des petites roues d'appoint.

Dans un élan de belle folie, la jeune femme a décidé d'apprendre les rudiments du vélo et, tant qu'à s'initier, elle s'est entourée des Roses dont le terrain de jeu est le parc national de la Mauricie.

***

Aïda Chebbi est débarquée à Trois-Rivières il y a trois ans avec ses deux enfants et la ferme intention de réussir ses études doctorales en génie mécanique à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

La maman a quitté sa Tunisie natale avec cet objectif on ne peut plus clair. «Je voulais prendre ma vie en main, sans l'autorité masculine.»

Aïda ne souhaite pas raconter son passé dans le détail, mais il faut savoir qu'elle a grandi dans une famille où c'est le grand-père qui dictait sa loi. S'il n'en était tenu qu'à lui, sa petite-fille aurait mis fin à ses études une fois complété l'équivalent ici de son primaire.

«Elle sait lire et écrire. C'est assez. On arrête l'école», a-t-il dit à la maman d'Aïda qui s'est farouchement opposée à l'idée que sa fille de 12 ans n'aille pas au lycée.

«Je dois tout à ma mère. C'est grâce à elle si je suis là», soutient Aïda qui a également vieilli en pensant que le vélo, c'était uniquement pour les garçons ou les enfants des familles les mieux nanties. La fillette n'était ni un ni l'autre.

«J'ai fini par croire que je n'y avais pas droit», admet Aïda qui avait mis une croix sur la possibilité de découvrir un jour la liberté de rouler cheveux au vent.

C'était avant de venir s'établir à Trois-Rivières et de croiser Marie-Josée Gervais sur sa route. La directrice des Défis du parc était l'invitée d'honneur d'un dîner-conférence où il a été question de l'équipe féminine qui s'entraîne pendant neuf mois pour franchir, septembre venu, 105 km comptant 1800 mètres de dénivelé.

Assise sur le bout de sa chaise, Aïda s'est mise à rêver. «Je l'écoutais parler en me disant: ''Ah, mon Dieu, j'aimerais tellement ça, faire du vélo...'' Mais pour moi, c'était classé. Si on n'apprend pas à en faire lorsqu'on est enfant, on ne peut pas apprendre.»

Aïda ne connaissait pas alors le pouvoir de persuasion de Marie-Josée Gervais. Pas encore.

«Tu as exactement le profil qu'on recherche!», a assuré la cofondatrice des Roses lorsqu'à la fin de sa conférence, la dame originaire du Maghreb s'est approchée pour lui avouer qu'elle n'avait jamais enfourché une bécane de sa vie.

«En arrivant au Québec, Aïda avait trois rêves: apprendre à patiner, à nager et à faire du vélo. Elle a déjà appris à nager. Elle pouvait apprendre à faire du vélo. Aïda est une femme de volonté!», affirme Marie-Josée Gervais au bout du fil.

Pour elle, il allait de soi qu'Aïda Chebbi avait sa place au sein d'une équipe dont le leitmotiv est «Jusqu'au bout à ta façon».

***

Les plus grands voyageurs le savent: ce n'est pas la destination qui compte, mais la route parcourue.

Au moment où on se parle, l'objectif visé par Aïda n'est pas de franchir les 105 kilomètres que représente le défi des Roses, mais «de faire un bon bout de chemin avec elles», souligne la maman et étudiante à temps plein.

Avec la complicité de la compagnie Devinci, un vélo a été prêté à Aïda qui a apprivoisé l'engin sous les conseils de René Lamothe, copropriétaire du commerce Le Yéti, à Shawinigan. La première leçon s'est déroulée au milieu du mois de mai, lors du premier entraînement des Roses.

Cycliste d'expérience, René Lamothe vend des vélos depuis toujours. Il se trouvait dans le parc national lorsqu'Aïda s'y est présentée avec le seul équipement en sa possession, soit son plus beau sourire.

C'est vers cet expert que Marie-Josée Gervais s'est tournée pour enseigner les premiers coups de pédales à une femme un peu craintive à l'idée d'enfourcher le seul vélo disponible pour l'occasion, un engin haut de gamme et particulièrement réactif.

René Lamothe était aussi déstabilisé en apprenant qu'il devait transmettre l'art de contrôler un «bécyk» à pédale à une novice. Il rigole en racontant que son premier réflexe a été de mentionner qu'il n'avait jamais eu d'enfant, ni l'occasion de montrer les premiers pas à vélo.

Au final, tout le monde s'en est bien tiré. Aïda a ri aux éclats tout en maniant de mieux en mieux le guidon qu'elle ne doit pas tenir trop serré pour éviter de se retrouver dans le décor. Sa technique de freinage doit aussi être peaufinée, mais pas trop quand même... La cycliste en herbe ne veut plus s'arrêter.

«J'oublie tout en faisant du vélo!», lance-t-elle, émue en parlant de l'équipe féminine. «Ce groupe de filles est magique. On n'y retrouve que du positif, de la joie et du dépassement!»

Inspirée, Aïda Chebbi entend être un modèle pour son garçon et sa petite fille. Reconnues pour leur élan de bonté, des Roses ont usé de leurs contacts et trouvé des bicyclettes pour Ayham, 7 ans, et Mayssan, 6 ans.

«Tout ce que je suis en train d'apprendre, c'est pour partager avec mes enfants. Ma plus grande réussite, c'est d'entendre mon fils me dire que si on n'y arrive pas la première fois, il ne faut pas lâcher. On essaie encore et on va y arriver.»

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