Briques, coupes de boeuf et surdité 

Malgré leur surdité, Yuri Daigle et Cédrik Cloutier... (François Gervais)

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Malgré leur surdité, Yuri Daigle et Cédrik Cloutier viennent d'obtenir leur diplôme d'études professionnelles en boucherie et briquetage-maçonnerie.

François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) La scène se déroule dans une classe de l'École d'alimentation et d'hôtellerie, à Trois-Rivières. Cédrik Cloutier et Yuri Daigle, tous deux âgés de 19 ans, se rencontrent pour la première fois, mais à les voir se parler en gesticulant sans arrêt, sourire au même moment et se vouer une admiration réciproque, on dirait des amis de longue date. Ces deux gars-là sont faits pour s'entendre... même s'ils n'entendent rien du tout.

Sourds, Cédrik et Yuri ne se connaissaient pas avant cette rencontre visant à souligner leur parcours digne de mention. Élève au centre de formation professionnelle Qualitech, Cédrik Cloutier vient d'obtenir un diplôme en briquetage-maçonnerie, alors que Yuri Daigle, qui est passé dans les rangs du CFP Bel-Avenir, est nouvellement diplômé en boucherie. 

Pendant 900 heures, l'équivalent de huit mois, ils ont appris leur métier avec leur interprète respectif. Aujourd'hui, ils sont prêts à faire leurs premiers pas dans le monde du travail, celui des entendants qui a tout intérêt à tendre l'oreille à ces deux jeunes hommes qui ont beaucoup à dire même s'ils n'émettent aucun son.

Faire une entrevue avec Cédrik et Yuri s'avère un exercice simple et compliqué à la fois. Simple parce que les deux garçons sont aussi charmants que volubiles. Compliqué en raison de l'obligation de passer par une tierce personne pour faire le pont entre eux, les sourds, et moi, l'entendante.

J'avoue, il m'a fallu quelques minutes avant que je m'adresse à Cédrik en le regardant dans les yeux, et non en me tournant systématiquement vers son interprète qui traduisait questions et réponses en même temps. Le même défi s'est présenté avec Yuri où mon premier réflexe a été de discuter directement avec son père qui est aussi interprète.

Yuri le boucher

Yuri avait 13 ans au moment d'être adopté et de venir s'installer dans sa famille québécoise. Déjà parents d'un garçon et interprètes pour des personnes sourdes, M. Daigle et son épouse ont décidé de donner une chance à Yuri qui grandissait dans un orphelinat de l'Ukraine où, souligne le principal intéressé, «il n'y a pas beaucoup d'avenir pour les sourds».

On ne lui enseignait que le minimum en classe, comme si quelqu'un, quelque part, avait décrété que sa surdité lui interdisait d'avoir accès à son plein potentiel. 

Yuri a bien appris la langue des signes russe, mais là encore, l'enfant n'a reçu que le strict minimum. Le garçon réussissait, non sans difficulté, à comprendre et à se faire comprendre, mais à son arrivée au Québec, c'est un adolescent qui a dû tout reprendre du début, ou presque, et cette fois, en français et en anglais.

Yuri a appris la langue des signes québécoise (LSQ) tout en fréquentant l'école anglophone Académie de Trois-Rivières. Avec l'aide de son père qui n'a pas hésité à modifier ses heures de travail au sein d'une entreprise d'entretien d'immeubles pour accompagner son fils dans ses apprentissages scolaires, le garçon a mis tout son temps, son énergie et son courage. Un signe à la fois. 

Le jeune homme est un artiste. «Il pourrait faire votre portrait!», me glisse Yves Daigle à l'oreille. D'ailleurs, l'homme était convaincu que son fils allait être tenté par des études dans un domaine où il aurait mis à son talent à profit, en dessin de bâtiment par exemple.

Mais les enfants ont le don de nous surprendre... Lors d'une visite au Rendez-vous de la formation et des professions en Mauricie, Yuri s'est plutôt arrêté devant le kiosque de la boucherie et comme s'il venait d'avoir une illumination, a annoncé qu'il serait boucher.

«Quand j'étais à l'orphelinat, en Ukraine, il m'arrivait de hacher la viande et j'aimais ça!», explique Yuri en me regardant comme si c'était l'évidence même. 

Pendant toute la durée de sa formation professionnelle, l'élève à l'École d'alimentation et d'hôtellerie, a, une fois de plus, pu compter sur les services d'interprète de son père pour faciliter la communication avec les enseignants. Pour ce qui est des autres étudiants issus du monde des entendants, Yves Daigle a laissé fiston s'organiser sans lui. 

Papa avait raison. Yuri s'en est sorti avec son sourire contagieux, ses gestes qui parlent d'eux-mêmes et les indispensables textos. 

«Wow! Ton parcours est vraiment touchant!» 

C'est Cédrik qui parle ainsi. En fait, il utilise la langue des signes pour partager son admiration à Yuri qui, à son tour, ne rate pas un mot du récit signé par son nouvel ami.

Cédrik le maçon

Cédrik Cloutier est un jeune homme qui n'a jamais laissé sa surdité l'empêcher de s'exprimer, encore moins d'aller au bout de ses ambitions. 

Pourquoi une formation en briquetage et maçonnerie? «C'est un travail visuel, manuel et d'équipe. J'aime les textures, les couleurs et j'ai beaucoup d'idées!», énumère Cédrik par l'entremise de Céline Viens qui fut son interprète à l'époque où il fréquentait l'école secondaire des Pionniers. 

«C'était ma préférée!», dit-il en parlant de celle qui oeuvre toujours auprès d'élèves sourds ou malentendants qui sont intégrés dans les classes régulières de la commission scolaire du Chemin-du-Roy. 

Cédrik Cloutier ne se laisse pas ralentir par les obstacles, réels ou potentiels, entourant sa situation qu'il normalise le plus possible. Dès le début de sa formation à Qualitech, il s'est lui-même présenté aux élèves de sa classe. 

«Avec Céline, je leur ai fait une mini-conférence sur la surdité, ma culture et la façon d'interagir avec moi. Je ne voulais pas que les gens ne me parlent pas en raison de ma surdité», explique le jeune homme qui, à l'instar de Yuri, réussit à se faire comprendre des entendants en faisant des gestes simples ou - vivement les téléphones intelligents - en communiquant par messages texte. 

«On s'arrangeait super bien!», affirme Cédrik qui use d'humour pour parler de la surdité à travers laquelle il avance avec confiance. 

«C'est mon chemin de vie», dit-il en espérant qu'à travers cette chronique, un employeur du secteur de la construction lui donnera une chance de démontrer son savoir-faire. Avis aux intéressés, Cédrik Cloutier travaille toujours en silence, sans jamais se laisser déconcentrer par les conversations autour de lui.

Même son de cloche du côté de Yuri Daigle. Son stage de trois semaines au Marché IGA Jean-XXIII, à Trois-Rivières, s'est avéré un succès. On vient de l'embaucher. D'ailleurs, si vous passez par le comptoir de la boucherie, vous pourriez apercevoir une petite enseigne indiquant qu'une personne sourde est à l'oeuvre. 

«Les gens sont très gentils et patients avec moi», souligne Yuri qui souhaite que sa présence dans le public démystifie une réalité qui mérite de se faire entendre et comprendre.

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