Survivre au drame des pensionnats

Marcel Pititkwe... (Audrey Tremblay)

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Marcel Pititkwe

Audrey Tremblay

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(La Tuque) Marcel Pititkwe, 64 ans et Madeleine Basile, 59 ans, avaient six ans au moment d'être séparés de leurs parents. Comme tous les jeunes de la communauté atikamekw de Wemotaci, ils avaient atteint l'âge de tout quitter pour aller se «faire éduquer» à des centaines de kilomètres de leur forêt bien-aimée.

Le petit garçon a pris le train, la fillette, l'autobus. Le moyen de transport était différent, mais le voyage s'est avéré le même, comme un long tunnel noir et sans fin. On ne peut plus faire comme si on ne le savait pas. 

Au cours des dernières années, la Commission de vérité et réconciliation a parcouru le Canada pour aller à la rencontre d'anciens élèves des pensionnats autochtones. À tour de rôle, ils ont décrit les sévices subis, des horreurs qui laissent aujourd'hui encore d'importantes séquelles. 

Alcool, drogue, climat de violence, mal de vivre... Des communautés autochtones sont en crise. Vue d'ici, leur détresse semble aussi profonde que difficile à répondre. Les causes sont complexes et les symptômes persistent dans le temps. 

Marcel Pititkwe et Madeleine Basile ont accepté de faire le récit de cette enfance déracinée et d'une adolescence marquée par la honte. Des années plus tard, ils brisent le silence pour rompre le cercle du désespoir et inviter les leurs à en faire autant. Le jour où Marcel et Madeleine ont décidé de prendre leur vie en main, une lumière est apparue au bout du tunnel.

De Petiquay à Pititkwe

Marcel Pititkwe se souvient qu'il tenait fermement sa petite valise la première fois qu'il est monté à bord du train. Son bagage renfermait un ou deux jouets et des vêtements que sa mère avait confectionnés pour l'occasion. Du haut de ses six ans, le garçon partait pour le pensionnat. C'était en septembre 1958.

Par la fenêtre du wagon, Marcel regardait ses parents sur le quai. Ils s'enlaçaient en pleurant. L'enfant ne comprenait pas pourquoi son père et sa mère ne faisaient pas le voyage avec lui. Il est vrai qu'on lui avait dit peu de choses sur la destination.

Le train s'est mis à rouler et à s'enfoncer dans la forêt. Au début, le jeune Atikamekw de Wemotaci reconnaissait le territoire de chasse familial, mais rapidement, il s'est senti perdu et las. Le trajet lui est apparu aussi interminable que le temps.

En arrivant au pensionnat pour enfants autochtones de Saint-Marc-de-Figuery, près d'Amos, tous ses repères avaient disparu. À compter de maintenant, on allait aussi détruire l'indien en lui.

Marcel Pititkwe est né dans une tente prospecteur le 13 janvier 1952. «Voici Tcikabec takocin!» a déclaré sa grand-mère qui assistait sa maman lors de l'accouchement.

«Tcikabec est mon nom spirituel. Il veut dire Petit-fils de grand-mère la lune», explique-t-il avant de me tendre un livre dans lequel il a signé cette dédicace: «Que la paix, l'amour et l'amitié vous accompagnent dans votre vie.»

C'est ce que le Latuquois souhaite à quiconque croise sa route. Ce jeudi 12 mai, il a procédé au lancement du livre Nipekiwan, je reviens dans lequel il relate son histoire et celle d'une génération d'enfants arrachés à leur famille pour se retrouver dans des pensionnats tenus pour la plupart par des communautés religieuses.

«Quand je suis arrivé au pensionnat d'Amos, on m'a dit de prendre une douche. Je ne m'étais jamais déshabillé devant un groupe. C'était ma mère qui avait toujours pris soin de moi», raconte Marcel de sa voix douce et calme.

Ses longs cheveux ont été rasés. Un uniforme lui a été remis. L'enfant a compris qu'il ne porterait pas les vêtements que sa maman lui avait laissés, pas plus qu'il s'amuserait avec ses jouets. Sa petite valise lui avait été enlevée des mains à sa sortie du train.

Marcel Pititkwe ne parlait pas et ne comprenait pas le français à son arrivée au pensionnat où on s'est empressé de franciser son nom de famille Pititkwe pour Petiquay.

Au début, un élève plus âgé servait d'interprète, mais les nouveaux avaient intérêt à apprendre. «On nous interdisait de parler notre langue. On nous disait qu'elle était sale, que c'était une langue de barbares...»

S'il était surpris à parler dans sa langue maternelle, Marcel recevait une claque derrière la tête ou devait se mettre à genoux, les rotules appuyées sur des crayons, question que ça fasse encore plus mal.

Même si le petit garçon croisait des membres de sa famille dans les corridors, il n'avait pas le droit de leur adresser la parole. Il devait attendre aux vacances d'été, à Wemotaci. Mais ici, personne ne racontait ce qui se passait au pensionnat. Qui les aurait crus?

Le garçon n'a jamais dit à ses parents que durant cette première année loin d'eux, il avait été agressé sexuellement par un pensionnaire plus âgé, un jeune homme qui reproduisait sans doute ce qu'il endurait lui-même.

Un an après avoir vécu au pensionnat d'Amos, l'enfant a pris la direction du pensionnat de Pointe-Bleue, dans la région du Saguenay. Il y est demeuré jusqu'à l'âge de 17 ans. La situation ne s'est guère améliorée. L'endroit avait beau être dirigé par l'Église, des religieux lui ont fait vivre l'enfer.

Chaque année, j'ai subi des agressions sexuelles. La dernière est survenue deux semaines avant de revenir à Wemotaci pour de bon», poursuit-il.

Marcel était fiévreux. L'infirmière lui avait donné des comprimés et prescrit le repos au dortoir qui était désert. Tout le monde était en classe. Couché et malade, l'adolescent a entendu quelqu'un fermer et verrouiller les portes.

«C'était le frère qui nous surveillait. Il m'a abusé. Je n'ai pas été capable de me défendre. Il a fait ce qu'il a voulu avec moi.»

C'est un jeune homme en colère et humilié qui est revenu s'installer dans sa communauté qu'il avait dû quitter onze ans auparavant.

«J'étais très révolté. Je me battais avec mes frères. J'étais violent verbalement avec mes parents», confesse Marcel Pititkwe avant de mentionner que pendant toutes ses années de pensionnat, on lui avait répété que son père et sa mère étaient incapables d'en faire un homme civilisé.

Pour oublier les mauvais traitements dont ils avaient été victimes, plusieurs jeunes Atikamekws sombraient dans l'alcool, les drogues et la prostitution. Marcel Pititkwe n'y a pas échappé. Il a eu beau vieillir, se marier et faire des enfants, le passé le rattrapait tout le temps. Les idées suicidaires aussi. «J'avais toujours une corde dans ma poche...»

Il a touché le fond en 1993, après une «brosse» qui a duré plusieurs mois. L'ultimatum est venu de son épouse. Marcel Pititkwe a entrepris une thérapie pour résoudre ses problèmes de toxicomanie. Il est sobre depuis. Plus en paix aussi.

Au cours des vingt dernières années, le résident de La Tuque a été lui-même intervenant en relation d'aide, représentant au Programme national de lutte contre l'abus de l'alcool et des drogues chez les Autochtones, s'est impliqué au sein du projet Koskikiwetan qui s'adresse aux Atikamekws victimes des pensionnats indiens, etc.

On est loin de l'étiquette de «nonchalant et fainéant» que Marcel Pititkwe a longtemps portée sur ses épaules. Fier de sa culture, il veut être un modèle pour ses enfants et petits-enfants à qui il répète de se tenir debout et de croire en leurs rêves.

«Pendant mes années de déchéance, je blâmais tout le monde: les pensionnats, le gouvernement, l'Église, ma femme, mes parents... Je me cachais derrière ma victimisation», admet Marcel Pititkwe qui a écrit ce livre pour montrer qu'il s'en est sorti, qu'il s'est réconcilié avec son corps et son âme longtemps maltraités.

La vérité est sa guérison. Marcel est redevenu Pititkwe.

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Madeleine Basile

Audrey Tremblay

Les étoiles de Madeleine

Le soir venu et même au beau milieu de la nuit, Madeleine Basile aime parler aux étoiles. «Je les appelle mes amies», dit-elle en souriant comme la fillette qu'elle a déjà été, libre et heureuse, à Wemotaci.

Il n'en a pas toujours été ainsi. Les astres, la lumière et l'espoir étaient absents dans le ciel du pensionnat de Pointe-Bleue, près de Roberval.

Madeleine Basile et moi avions rendez-vous dans un restaurant de La Tuque. Elle vit et travaille dans cette ville où habitent d'autres hommes et femmes qui, enfants, ont été déportés au beau milieu de nulle part, sur l'île de l'innocence perdue.

La femme de 59 ans connaît leur souffrance. En plus de la subir, elle a écouté d'innombrables témoignages lors de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Madeleine Basile faisait partie du Comité des survivants des pensionnats indiens, formé de dix personnes originaires des quatre coins du pays.

Madeleine venait d'avoir six ans lorsqu'elle a quitté Wemotaci pour le pensionnat. Le trajet s'est déroulé en autobus sur des chemins forestiers et raboteux. C'est du moins le souvenir qu'en a gardé la femme aujourd'hui âgée de 59 ans.

Cette journée de septembre 1961, sa mère, veuve depuis un an, a vu ses sept enfants partir en même temps, abandonnés à eux-mêmes.

«Ma petite soeur avait 4 ans. Elle pleurait beaucoup», se souvient Madeleine qui, elle, agrippait la main de sa grande soeur tout aussi désemparée. Rapidement, les filles ont dû lâcher prise. En débarquant au pensionnat, tous les membres de la famille Basile ont été séparés selon leur groupe d'âge.

Madeleine avait toujours eu deux longues tresses. Sa grand-mère en prenait un soin méticuleux. La fillette adorait ce rituel quotidien. Madeleine était tellement fière de ses tresses, mais au pensionnat, des mains autoritaires les ont coupées brusquement sans même prendre le temps de les dénouer.

«Il fallait se conformer...», rappelle Mme Basile qui a fini par avoir honte de sa peau foncée, sale à ses yeux d'enfant à qui on répétait que c'était le cas. «Un jour, je suis allée voir une religieuse pour lui demander s'il existait une poudre pour blanchir ma peau», raconte Madeleine en souriant tristement de sa réaction.

«C'est drôle et ce n'est pas drôle en même temps...», ajoute-t-elle avec affection pour la fillette qu'elle était, une enfant qui ne comprenait pas pourquoi on disait autant de mal de sa langue autochtone. Dans sa communauté, les gens racontaient la vie, chantaient et priaient en atikamekw.

Madeleine Basile n'a pas subi des agressions sexuelles comme Marcel Pititkwe, mais elle n'a pas été pour autant à l'abri de la violence psychologique. Plus de 40 ans se sont écoulés depuis son passage au pensionnat, mais elle n'oubliera jamais l'ambiance particulière qui y régnait, une atmosphère lourde et étouffante pour celle qui renoue depuis quelques années seulement avec ses frères et soeurs, des survivants aussi.

«Je suis la seule à La Tuque. Tous les autres habitent à Wemotaci. Le pensionnat a détruit la fratrie, mais nous sommes en train de rebâtir tout ça», assure Mme Basile qui a connu sa période de révolte et de dépendance à l'alcool.

«Mes grands-parents ne me reconnaissaient plus. Ils se demandaient ce qu'on m'avait fait...»

Madeleine Basile a traversé le Canada pour écouter les témoignages de survivants des pensionnats indiens. Elle a pleuré silencieusement avec certains d'entre eux. La Latuquoise se replongeait dans ses propres souvenirs refoulés en elle.

«Je ne sais pas comment interpréter ça, mais ça m'a aidé. On dirait que mon cercle s'agrandissait et se renforçait. Je n'étais plus seule», souligne celle qui est reconnue dans son milieu pour encourager les siens à se mettre en action avec fierté.

Diplômée en travail social, Madeleine Basile est à l'emploi du Conseil de la nation atikamekw à titre de coordonnatrice régionale du projet Koskikewetan, un programme qui fournit un soutien en matière de thérapie et de consultation individuelle aux personnes, aux couples et aux familles de sa collectivité. Mme Basile est également membre de l'Association des femmes autochtones du Québec et du service de prévention du suicide chez les Premières nations.

À travers tous ses engagements, il y en a un autre qui la fait particulièrement vibrer ces jours-ci. C'est l'ouverture prochaine du Domaine Notcimik, qui veut dire «Là d'où je viens.»

Situé près de la rivière Bostonnais, ce projet touristique que Madeleine Basile vient de mettre sur pied avec son mari offrira de l'hébergement et des activités s'inspirant de la culture atikamekw. Pour celle qui parle toujours la langue autochtone, cet endroit de près de 80 hectares se veut d'abord et avant tout un lieu de ressourcement avec la Terre mère, un havre de paix où tout le monde est invité à parler aux étoiles.

Marcel Pititkwe, 64 ans et Madeleine Basile, 59 ans, avaient... (Audrey Tremblay) - image 4.0

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Audrey Tremblay

Lancement du livre Nipekiwan, je reviens

Plusieurs personnes se sont déplacées à La Tuque, jeudi, pour le lancement officiel du livre Nipekiwan, je reviens. L'auteur, Marcel Pititkwe et sa conjointe (sur la photo) ont livré un émouvant témoignage.

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