Le médecin devant la mort

Alain Naud est né à Saint-Alban, à mi-chemin... (Le Soleil)

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Alain Naud est né à Saint-Alban, à mi-chemin entre Québec et Trois-Rivières où sa famille s'est établie lorsqu'il avait 3 ans. C'est à Shawinigan que le médecin de famille a commencé sa carrière avant de la poursuivre à l'Hôpital Saint-François d'Assise du CHU de Québec.

Le Soleil

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Québec) C'était un mercredi soir de janvier, à Québec. Il devait être autour de 20 h quand le docteur Alain Naud s'est présenté au chevet d'une patiente qui avait signé la veille le formulaire de demande d'aide médicale à mourir.

Pour la première fois en 30 ans de carrière, l'omnipraticien était appelé à administrer le soin ultime à une personne pour qui chaque heure de plus était devenue une souffrance de trop.

La femme désirait mourir dès le lendemain matin. «Et le plus tôt possible», a-t-elle spécifié.

Comme le prévoit la procédure entrée en vigueur le 10 décembre 2015, la patiente devait être examinée par un second médecin et un pharmacien devait être contacté pour préparer la trousse renfermant les trois seringues.

«Vous savez, on ne garde pas ces médicaments dans l'armoire», lui a rappelé doucement Alain Naud avant de s'entendre avec elle pour repousser l'échéancier au surlendemain.

Le vendredi, tel qu'entendu, le médecin s'est présenté à ce rendez-vous avec la vie, la mort et la dignité. La patiente savait qu'il allait de nouveau lui demander si elle avait changé d'idée. Ce n'était pas le cas. Alain Naud est sorti pour la laisser avec les membres de sa famille et est revenu cinq minutes avant l'instant fatidique. Une fois de plus, il s'est assuré auprès de la femme de sa volonté d'obtenir, ici et maintenant, l'aide médicale à mourir.

«Vous savez docteur, je reçois des soins extraordinaires, tout le monde est super gentil avec moi, mais j'ai un seul regret... Ce qu'on s'apprête à faire dans quelques minutes, on n'a pas pu le faire il y a trois jours, lorsque j'ai signé ma demande.»

Les mains jointes sur la poitrine, elle a regardé son médecin en souriant et lui a dit: «Je suis prête».

*****

La lumière du jour est omniprésente dans le bureau qu'Alain Naud partage avec des collègues de l'Hôpital Saint-François d'Assise, au coeur du quartier Limoilou, à Québec. Des photos de famille décorent le mur de la fenêtre. L'homme de 56 ans se sent visiblement chez lui ici. Il y pratique la médecine depuis 1990, mais c'est à Shawinigan que le Trifluvien d'origine a commencé sa carrière et sa réflexion sur les soins de fin de vie.

«J'ai accompagné jusqu'à son décès un homme qui avait la sclérose latérale amyotrophique (SLA). Il venait de recevoir son diagnostic lorsque je l'ai pris en charge. Je l'ai vu à la clinique jusqu'au jour où il est tombé trois fois entre la salle d'attente et mon bureau. Je lui ai dit que les prochaines visites se feraient à son domicile. Il était le seul patient dont l'épouse avait mon numéro de téléphone à la maison. Elle pouvait m'appeler n'importe quand.»

Un vendredi soir, à 22 h, la dame s'est décidée à le contacter. «Je pense que ça ne va pas», a-t-elle laissé tomber au bout du fil. Dans l'heure, le médecin de famille débarquait chez son patient pour être confronté à une scène qui l'habite toujours, près de trente ans plus tard.

«Je n'ai jamais oublié le regard du monsieur. Ce n'était pas un regard de douleur, mais de terreur... Il n'était plus capable de parler. Il respirait à peine. Son regard me disait: faites quelque chose. Je ne suis plus capable...»

Le pauvre homme à l'agonie a été transporté d'urgence à l'hôpital où il a reçu une sédation pour l'apaiser en attendant la mort. À l'époque, c'est tout ce que pouvait faire le jeune médecin tourmenté par ses propres questions.

Pourquoi une personne en fin de vie devait-elle endurer tout ça jusqu'à la dernière seconde? Pourquoi devait-elle se rendre à la limite de ce qu'un corps peut donner? Pourquoi ne pouvait-elle pas choisir de mettre un terme à ses souffrances?

*****

Ces dernières semaines, on a pu voir et entendre le Dr Alain Naud sur différentes tribunes pour parler publiquement de sa participation à l'aide médicale à mourir.

«Il y a des gens qui sont opposés, mais qui ne savent pas de quoi ils parlent. Ça n'a pas de bon sens tout ce qui se dit», soutient le médecin qui a décidé de témoigner de sa propre expérience, et ce, dans l'intérêt des malades qui voudront y recourir et de leurs proches.

«Pour moi, il n'y a pas une bonne ou une mauvaise façon de mourir. Il n'existe pas de livre d'instruction. C'est le choix du patient qui compte et qu'il faut respecter. Des gens vont me dire que c'est Dieu qui leur a donné la vie et que c'est à lui de la reprendre. D'autres ne veulent rien savoir de l'aide médicale à mourir, mais si on leur offre une sédation palliative, c'est correct. Et il y a ceux qui ne veulent pas de la médication, ni de la sédation ou du protocole de détresse. Ils sont rendus au bout...», décrit le médecin qui, insiste-t-il, n'a pas à imposer ses propres valeurs, croyances ou convictions.

Le médecin se décrit comme un accompagnant qui met sa science et son humanité au service d'un malade en fin de vie. Alain Naud soutient que la compassion, la bienveillance et la sincérité doivent être au coeur des conversations entre lui et son patient qui a fait une demande d'aide médicale à mourir. Ces rencontres sont d'une pureté absolue.

«Ces gens-là sont dans l'essentiel, dans l'urgence du moment, dans le vrai», relate le Dr Naud encore ému par les récentes confidences d'une patiente qui, avant de fermer les yeux, a tenu à lui dire ceci...

«Merci pour tout. Vous êtes mon délivreur. Continuez de faire ce que vous faites pour les malades qui en auront besoin.»

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