La vie: un message à la mémoire de Justin

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Par ce témoignage, Jean-François Désaulniers a tenu à honorer la mémoire de son fils Justin.

Stéphane Lessard, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Jean-François Désaulniers refuse de chercher des coupables ou des raisons. Son fils ne reviendra pas. Il a été submergé par la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Justin s'est enlevé la vie. Il avait 13 ans.

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Justin Désaulniers avait 13 ans au moment de son décès, le 11 janvier dernier.

Justin Désaulniers est décédé le 11 janvier dernier. C'était un lundi, la veille de son retour à l'école secondaire Val-Mauricie après plus de deux semaines de vacances en compagnie de son père aujourd'hui dévasté.

L'homme tient à faire cette entrevue même si seulement quelques semaines se sont écoulées depuis le suicide de Justin, un garçon «qui avait un énorme besoin d'amour», décrit son père rencontré au local de l'Armée du Salut, sur la rue Saint-Marc, à Shawinigan.

Jean-François Désaulniers y travaille. L'entrevue se déroule au sous-sol, où sont entassés, pêle-mêle, des dizaines et des dizaines de sacs de vêtements offerts aux moins bien nantis. L'homme a besoin d'être ici, dans ce lieu où se côtoient la vulnérabilité de l'un et la compassion de l'autre. Tendre la main lui permet d'accrocher la sienne.

Dans les heures et les jours qui ont suivi le tragique décès de Justin, des jeunes de son entourage ont tenu à lui rendre hommage sur les réseaux sociaux, à exprimer leur désarroi devant son geste de détresse et à dénoncer, aussi, l'intimidation dont Justin aurait été victime.

Son père confirme, mais refuse de penser que c'est l'unique raison pour laquelle son fils s'est suicidé. «Ce n'est pas juste ça...», laisse entendre M. Désaulniers en soulignant que son garçon a affronté son lot d'obstacles depuis la petite enfance.

Il a d'ailleurs demandé que soit retiré de Facebook un commentaire accusateur à l'endroit d'un élève qui se serait amusé à traiter Justin de «fif». Tout en condamnant ce type d'insultes, M. Désaulniers ne voulait pas que le jeune homme pointé du doigt subisse à son tour une forme d'intimidation, et ce, avec les risques qu'on connaît.

L'homme refuse de jeter le blâme sur qui ou quoi que ce soit, mais veut à tout prix éviter que d'autres jeunes imitent le geste fatal de Justin, sa raison de vivre, a-t-il répété.

Malgré tout l'amour voué à son fils, le père monoparental à temps plein n'arrivait pas à combler les carences affectives de son ado qui, entre deux écarts de conduite, se refermait de plus en plus sur lui-même. C'est son père qui fait allusion à la goutte d'eau de trop, celle qui s'est transformée en un véritable tsunami.

Depuis un an, Justin vivait dans une famille d'accueil, une situation qui dénote la complexité de la situation, mais qui, au lendemain de Noël, nourrissait l'espoir de jours un peu plus heureux.

Père et fils ont passé les vacances des Fêtes ensemble. Ils en ont profité pour s'amuser, faire le point sur leur séparation des derniers mois et se rapprocher.

Justin a même accompagné son père à l'Armée du Salut. Un jour, un homme âgé s'est présenté à la friperie. Aveugle, il souhaitait y dénicher un habit respectable pour le souper du jour de l'An. Spontanément, Justin s'est porté volontaire pour lui décrire tous les complets disponibles sur le plancher.

Jean-François Désaulniers sourit, ému, en racontant l'anecdote. Le vieil homme non voyant est entré dans le local avec des vêtements usés, mais grâce aux conseils de fiston, il en est ressorti avec un look de PDG.

«Justin voulait revenir vivre avec moi», raconte M. Désaulniers qui n'y voyait aucune objection. Au contraire. Il s'est même montré rassurant lorsque le 11 janvier, son garçon l'a contacté deux fois plutôt qu'une pour lui demander de passer le week-end suivant en sa compagnie.

C'est la dernière fois que Jean-François Désaulniers a parlé à son fils qui s'est enlevé la vie quelques heures plus tard.

Le Shawiniganais était au travail quand on l'a rejoint pour l'informer du drame qui venait de se produire. Lorsque le père est arrivé sur les lieux, son garçon en sortait sur une civière, le corps inanimé.

Jean-François Désaulniers a tenu la main de Justin pendant les manoeuvres de réanimation, mais il était déjà trop tard.

«J'ai quand même été chanceux... À l'hôpital, on m'a laissé seul avec mon gars. Je me suis étendu à côté de lui et j'ai pu jaser avec... Je lui ai dit que je ne comprendrai jamais pourquoi il a fait ça, mais que je savais qu'il avait un gros manque d'amour, qu'il en avait besoin terriblement... Je lui ai dit que même s'il ne s'en rendait pas compte, c'est avec lui que j'ai passé les plus belles années de ma vie. On était tellement bien ensemble», raconte l'homme bouleversé. «Il va falloir que je me fasse à l'idée que je ne le reverrai jamais.»

Au salon funéraire, les jeunes sont venus nombreux saluer Justin une dernière fois. Jean-François Désaulniers a tenu à serrer la main de chacun d'entre eux et à les écouter leur parler de son fils, un bouffon paraît-il.

Mais le plus beau témoignage est venu d'un élève qui ne fréquentait pas la même école que Justin, un ado qui n'avait jamais croisé la route de Justin, mais qui tenait à dire ceci à son père: «Je ne connaissais pas votre garçon, mais à cause de lui, le gars qui m'intimidait depuis deux ans est venu s'excuser.»

Avec toute la force de son courage, Jean-François Désaulniers a voulu raconter son histoire pour honorer la mémoire de son fils et convaincre, si ce n'est qu'une seule personne, que «les mauvais moments ne méritent pas de l'emporter sur les bons», explique-t-il avant de retourner auprès des plus vulnérables de la société. Toutes ces personnes qui entrent et sortent du local de l'Armée du Salut lui font un bien immense.

Depuis quelques jours, Jean-François Désaulniers se permet de regarder des photos de son fils à tout âge. Il en a accroché une dans le salon, une autre dans le corridor, dans sa chambre aussi.

«Si mon gars avait parlé, ç'aurait été tellement différent. Mais je ne peux rien me reprocher. Je n'ai rien vu venir. Personne n'a rien vu venir...»

La vie sans Justin le plonge inévitablement dans les pourquoi, mais briser le silence l'aide à apprivoiser son absence.

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