La coiffeuse du vendredi

Marie Chantal Borgia n'est pas seulement une coiffeuse... (François Gervais)

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Marie Chantal Borgia n'est pas seulement une coiffeuse aux doigts de fée. Pour Nicole, elle est aussi une femme au coeur d'or.

François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Voici l'histoire d'une femme à la mémoire fuyante, d'un homme qui devait penser pour deux et d'une coiffeuse inspirant la bonté.

Chaque vendredi depuis cinq ou six ans, à 11 h 30 pile, Guy accompagnait Nicole au salon de Marie Chantal Borgia, sur l'avenue Champlain, à Shawinigan. Pendant que Madame se faisait coiffer, Monsieur sirotait tranquillement son café, lisait le journal et parlait de la pluie et du beau temps avec la coiffeuse qui faisait comme si de rien n'était quand sa cliente cherchait ses mots, était confuse, se trompait de porte...

Marie Chantal et Guy savaient tous les deux que l'Alzheimer faisait lentement, mais sûrement ses ravages. Ils se contentaient d'échanger un regard avant de poursuivre la conversation ponctuée par les rires d'une Nicole émerveillée comme une enfant à la vue de sa nouvelle tête.

Une fois la mise en plis terminée, la bien-aimée de 75 ans quittait le salon au bras de son chéri dont le vendredi était également synonyme de sortie au resto.

La coiffeuse n'avait jamais besoin de rappeler au gentil homme le prochain rendez-vous de sa charmante dame. Le tourtereau septuagénaire était réglé comme une horloge suisse. La semaine suivante, il se présentait avec Nicole à l'heure prévue. Le temps d'une coloration, le couple oubliait de s'abandonner à la morosité des souvenirs qui s'évanouissent.

Sauf qu'un vendredi de la mi-juin, à 11 h 30, Guy et Nicole ne se sont pas présentés au salon de Marie Chantal Borgia. Ni à 11 h 40, ni à 11 h 50 ni même le vendredi suivant. 

Étonnée que le conjoint de sa cliente ne l'ait pas informée d'un quelconque imprévu, et ce, deux fois plutôt qu'une, la coiffeuse a tenté de les joindre, en vain. «Mais voyons Guy, vous êtes où?», a demandé la coiffeuse dont le message laissé dans la boîte vocale cachait difficilement son inquiétude.

Tracassée par l'absence inhabituelle du couple, Mme Borgia a voulu en avoir le coeur net. Deux semaines après ce premier rendez-vous manqué, elle a fini par mettre la main sur l'adresse de l'homme et de la femme dont elle ne connaissait que les prénoms.

Ne faisant ni une ni deux, la coiffeuse s'est retrouvée devant la porte de leur logement visiblement inhabité. C'est la voisine d'à côté qui est sortie avec les plus récentes nouvelles.

L'homme avait été victime d'un accident vasculaire cérébral alors que la femme avait été retrouvée en train de marcher, l'air perdu, dans les rues du centre-ville de Shawinigan. Combien de temps avait-elle déambulé ainsi? Difficile à dire. Une journée, peut-être deux... Où était-elle maintenant? La voisine n'en avait aucune idée. 

De retour chez elle, la coiffeuse s'est empressée d'appeler à l'hôpital de Shawinigan, au centre d'hébergement Laflèche puis au centre d'hébergement Saint-Maurice. Nicole n'y était pas. Guy non plus. 

Les semaines ont passé. Marie Chantal Borgia se faisait tristement à l'idée qu'elle n'entendrait probablement plus parler du sympathique duo du vendredi, 11 h 30 pile.

Au mois d'août, Mme Borgia était à coiffer la cliente d'une collègue en vacances. Allez savoir pourquoi, mais les deux femmes qui se rencontraient pour la première fois se sont mises à parler de la maladie d'Alzheimer, de ceux qui en souffrent, incluant les proches.

Tout naturellement, Marie Chantal Borgia a raconté dans quelles circonstances elle avait perdu de vue une ancienne cliente. 

«Ben voyons donc! S'appellerait-elle Nicole?», a laissé échapper la femme sur la chaise de la coiffeuse.

La vie est drôlement faite parfois. Les réponses viennent lorsqu'on arrête de les chercher.

Propriétaire d'une résidence privée pour personnes âgées, cette femme en train de se faire coiffer avait accueilli, quelques semaines plus tôt, une Nicole dont l'histoire ressemblait en tout point à la Nicole dont il était question ici. Et comme un hasard ne vient jamais seul, sa résidence se trouvait à un coin de rue de la maison de Mme Borgia.

Quelques heures plus tard, Marie Chantal et Nicole tombaient dans les bras l'une de l'autre. L'Alzheimer avait continué de progresser, mais la cliente a reconnu sa coiffeuse qui a aussitôt repris leurs bonnes vieilles habitudes.

Décédé, Guy peut reposer en paix. Chaque semaine, Marie Chantal rend visite à sa chère Nicole. Elle l'amène au salon, décore sa chambre, lui offre des vêtements qui ne font plus à sa propre mère, lui raconte ses journées, lui tient la main en marchant dans les rues du quartier, chante et danse avec elle...

Nicole, qui aura 76 ans le mois prochain, ne parle pas beaucoup, mais elle rit autant qu'avant. 

«Cré Chantal!», répète-t-elle pendant que la coiffeuse s'amuse à lui jouer affectueusement dans les cheveux.

Marie Chantal Borgia ne demande rien de plus. Ses gestes pour Nicole sont aussi sincères que gratuits. D'ailleurs, elle ne s'attendait pas à inspirer cette chronique. Elle ignorait aussi que janvier est le mois de sensibilisation à la maladie de l'Alzheimer. 

La cliente et sa coiffeuse s'enlacent avant de se dire au revoir.  

«Ma plus belle récompense, c'est la lueur qui apparaît dans ses yeux», souligne Marie Chantal en promettant à Nicole de revenir bientôt.

Nous sommes lundi. Depuis leurs retrouvailles, c'est tous les jours vendredi.

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