Plonger en toute liberté

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Hubert Chrétien est directeur général de Liberté en profondeur, un organisme qui enseigne la plongée aux personnes handicapées. Le fils de l'ancien premier ministre Jean Chrétien a eu le coup de foudre pour la plongée sous-marine à l'âge de 11 ans, dans les eaux du lac des Piles.

Le Droit

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Gatineau) Hubert Chrétien ne peut pas expliquer pourquoi ni comment, mais c'est sous l'eau qu'il est le plus heureux.

L'écouter dépeindre avec un enthousiasme non dissimulé l'univers parallèle de la plongée sous-marine, c'est avoir l'impression d'entendre le poisson-clown qui nage en toute quiétude parmi les coraux, dans l'immense aquarium du salon.

«J'élève des poissons depuis l'âge de 8 ans. Je voulais devenir un biologiste marin», raconte celui dont le visage vous rappelle peut-être celui d'un célèbre politicien.

Hubert Chrétien est le fils de Jean Chrétien, ancien premier ministre du Canada et député de Saint-Maurice. Il avait 11 ans au moment de s'initier à la plongée sous-marine dans l'eau limpide du lac des Piles.

C'est ici que le garçon a passé tous ses étés et que l'homme aujourd'hui âgé de 50 ans revient aussi souvent que possible. Ses parents y ont toujours leur résidence et le lac, l'un des plus beaux en Mauricie, regorge de trésors cachés.

Hubert Chrétien enseigne la plongée sous-marine aux personnes ayant un handicap physique, des gens qui sont généralement confinés à un fauteuil roulant.

L'idée de partager sa passion lui est venue à l'adolescence, après qu'une compagne de classe, paraplégique, lui eut confié que c'est en nageant qu'elle éprouvait une véritable sensation de bien-être. Touché, le jeune homme lui avait aussitôt répondu qu'un jour, il allait lui montrer comment aller à la découverte des fonds marins.

Hubert Chrétien n'a jamais revu cette Julie, mais en 1993, il donnait ses premières leçons de plongée à des personnes handicapées. Ses élèves étaient invités à nager dans la piscine intérieure du 24, promenade Sussex, à Ottawa, l'adresse du paternel à l'époque où il était le chef du gouvernement canadien.

Il y a dix ans, Hubert Chrétien a décidé de quitter son travail d'administrateur des ventes dans l'industrie de haute technologie pour fonder Liberté en profondeur, un organisme qui se consacre entièrement à l'enseignement de la plongée sous-marine aux personnes handicapées.

L'école a pignon sur rue à sa résidence de Gatineau. Tout a été adapté en conséquence, de la piscine creusée au système de harnais en passant par l'ascenseur dissimulé dans le plancher et l'aménagement d'une chambre et d'une salle de bain pour l'élève et la personne qui l'accompagne.

La tournée du proprio est terminée, mais Hubert Chrétien préfère rester debout pendant la majeure partie de l'entrevue.

«Je suis un hyperactif, mais à la minute où je me retrouve dans l'eau, je deviens la personne la plus calme que vous n'avez jamais vue», assure-t-il avec l'esquisse d'un sourire.

Remonter à la surface

Les étudiants de Liberté en profondeur proviennent de partout au Canada. Leur déficience motrice est congénitale ou acquise: paraplégie, tétraplégie, paralysie cérébrale, dystrophie musculaire, sclérose en plaques, amputation, spina-bifida, etc.

Parmi ceux dont l'handicap fait suite à un accident, Hubert Chrétien compte majoritairement des hommes, jeunes, et à l'esprit aventureux.

«Tu ne te casses pas le dos en jouant au curling», rappelle le directeur de Liberté en profondeur avant d'ajouter que la plongée sous-marine est l'une des rares activités à laquelle ces sportifs dans l'âme peuvent maintenant s'adonner.

Lorsqu'il accueille un élève, Hubert Chrétien ne voit pas ses limites physiques, mais sa volonté de plonger dans l'eau et au plus profond de lui-même.

L'enseignant raconte que des étudiants, qui ne se sont pas déplacés de manière autonome depuis vingt ans, arrivent sous l'eau à contrôler leur flottabilité. Par la plongée sous-marine, ces hommes et ces femmes réalisent que leur handicap n'est pas une fin en soi, mais le début d'une nouvelle vie dont ils peuvent profiter, même à contre-courant.

Certains ont repris les études qu'ils avaient interrompues, d'autres se mettent à la recherche d'un boulot. Se jeter à l'eau a été l'élément déclencheur pour remonter à la surface. Hubert Chrétien est le premier à leur prendre la main.

«Le plus beau compliment que j'ai reçu, c'est une étudiante qui me l'a fait. Elle m'a dit: ''Toute ma vie, on m'a répété ce que je ne pouvais pas faire. Toi, tu me dis ce que je peux faire et parfois, ce sont des choses que je ne croyais pas être capable de faire.''»

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Hubert Chrétien

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Tel père, tel fils

Contrairement à Jean Chrétien qui, à bientôt 82 ans, semble toujours aussi à l'aise sur l'eau et sur un seul ski, son fils ne s'adonne plus à cette activité qu'il a longtemps pratiquée... pieds nus.

Hubert Chrétien ne peut s'empêcher de sourire lorsqu'il est question d'une vidéo qui a été mise en ligne à l'été dernier. On y voit l'ancien premier ministre du Canada visiblement heureux de montrer ses talents de skieur nautique en direct du lac des Piles.

«J'adore mon père! Il n'y a pas une personne que j'aime le plus au monde que mon père», lance spontanément Hubert Chrétien. «Il n'était pas là souvent, c'est sûr, mais mon père était bon et patient avec moi», souligne celui qui, plus jeune, avait son petit côté «haïssable»...

Hubert Chrétien a grandi sur le bord de l'eau et près de la colline parlementaire, avec un père qui a toujours été actif sur la scène politique. Le garçon n'a pas eu à s'adapter aux défis que représentait le quotidien d'un papa qui, une journée, pouvait s'attirer les éloges et le lendemain, essuyer les critiques.

«Ça doit être plus difficile pour un enfant de 14 ans dont le père se lance en politique. Mais moi, je ne connaissais pas autre chose. Ce n'était pas anormal. C'était ça, la vie», rappelle Hubert Chrétien qui n'a jamais cherché à faire savoir autour de lui qu'il était le fils de...

«Mes parents sont des gens très humbles qui nous ont appris à être discrets», relate celui s'est initié à la plongée avec un instructeur de Shawinigan.

«À chaque fois que ma mère allait en ville, elle faisait remplir ma bonbonne et je la vidais dans le même après-midi», se souvient Hubert Chrétien qui, à ses débuts sous l'eau du lac des Piles, était relié par une corde au poignet d'Aline.

Hubert Chrétien plonge aujourd'hui aux quatre coins de la planète. Il ne craint pas de se mouiller en eaux froides et profondes, encore moins de se faufiler à l'intérieur des sombres, étroites et quasi inaccessibles cavernes sous-marines.

Également instructeur en apnée, Hubert Chrétien peut retenir son souffle pendant 5 minutes et 22 secondes en position immobile. D'un seul souffle, le plongeur peut descendre jusqu'à 135 pieds de profondeur avant de remonter à la surface.

Expert dans son domaine, Hubert Chrétien est l'un des rares formateurs pour la Handicapped Scuba Association, un organisme reconnu mondialement pour l'enseignement de la plongée sous-marine aux personnes handicapées.

Mais au-delà de ses prouesses, titres et records, ce qui rend Hubert Chrétien le plus fier sont, à l'évidence, les étudiants de Liberté en profondeur, un organisme à but non lucratif dont la mission est rendue possible grâce à de généreux donateurs.

Malgré la paralysie cérébrale les confinant à un... (Daniel Auclair, collaboration spéciale) - image 3.0

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Malgré la paralysie cérébrale les confinant à un fauteuil roulant, Isabelle Boisvert et Hugues-Antoine Beaudry peuvent pratiquer la plongée sous-marine.

Daniel Auclair, collaboration spéciale

Handicapés, mais sans limite

Pendant longtemps, Isabelle Boisvert a cru que la plongée sous-marine lui était inaccessible. C'était avant de rencontrer Hubert Chrétien, celui par qui arrive le bonheur de respirer sous l'eau.

Atteinte de paralysie cérébrale, la jeune femme de 32 ans parle lentement en raison de ses difficultés d'élocution, mais le portrait qu'elle brosse de la vie sous-marine ne peut pas être plus clair. «Les sons, la flore et les couleurs se révèlent comme nulle part ailleurs. C'est magique!», dit-elle en souriant.

Hugues-Antoine Beaudry affirme haut et fort que la plongée sous-marine, Hubert Chrétien en tête, a changé sa vie. Également atteint de paralysie cérébrale, l'homme de 47 ans a une mobilité réduite, mais rien pour l'empêcher de se déplacer sous l'eau.

Le Montréalais compte parmi les premiers élèves d'Hubert Chrétien. Il fait partie de ceux et celles qui se sont initiés à la plongée dans la piscine de l'ancien premier ministre... Depuis près de quinze ans, Hubert Chrétien et lui ont partagé quelque 500 plongées en eau libre.

«Au début, l'idée d'enlever mon masque sous l'eau et de le remettre me terrifiait», se souvient M. Beaudry qui arrive difficilement à bouger la tête. C'est ici que la patience d'un instructeur comme Hubert Chrétien fait toute la différence. Pendant plusieurs heures, dans l'eau de la piscine, du fleuve ou en mer, Hugues-Antoine a répété le même geste sous l'oeil rassurant de son instructeur. Les réflexes et la confiance ont fini par l'emporter sur la peur qui paralyse.

Aujourd'hui, sa joie de respirer sous l'eau est si grande qu'il en oublie ses limites physiques. «Je peux me retrouver dans n'importe quelle position et c'est fantastique! Les jambes en haut, la tête en bas, en étoile... Je me laisse faire, je me détends», décrit le plongeur qui a apprivoisé les déplacements en apesanteur.

Isabelle Boisvert connaît elle aussi cette sensation de béatitude. Pourtant, la première fois que la jeune femme s'est présentée à Liberté en profondeur, Hubert Chrétien ne pouvait rien lui promettre.

«J'avais de grandes difficultés au niveau de ma bouche», explique celle dont la paralysie cérébrale entraîne des contractions involontaires. Fermer ses lèvres sur le mécanisme lui permettant de respirer l'air dans sa bouteille de plongée lui demandait un effort qu'Isabelle a réussi à fournir... non sans quelques crampes à la mâchoire, rigole-t-elle franchement.

«Hubert est très fier de moi parce qu'on a dû prendre une cinquantaine d'heures en piscine avant que je puisse vraiment contrôler ma bouche. Il a été tellement patient. Et j'ai une confiance inouïe en lui. Je laisse ma vie entre ses mains sans aucune crainte», soutient celle qui doit plonger à trois, avec son instructeur et un assistant qui surveille Hubert Chrétien au cas où celui-ci aurait un problème.

À force d'enlever et de remettre son détenteur, Isabelle Boisvert a pris conscience des muscles de sa bouche et de ses capacités pulmonaires. Dans les eaux chaudes et turquoises des Bahamas, la jeune femme a réussi à se mettre complètement à la verticale et à faire quelques pas dans le fond de la mer. «C'était magnifique!»

L'étudiante au doctorat en psychologie à l'Université du Québec à Montréal utilise ce même qualificatif pour décrire sa plongée, en 2014, au coeur de la Mauricie. Le souvenir de sa visite sous l'eau du lac des Piles est tangible. La plongeuse handicapée a pu admirer la thermocline, la zone qui définit la limite entre les eaux profondes, froides, et les eaux de surface, plus chaudes.

«C'est fou! On dirait que c'est solide!», s'exclame Isabelle Boisvert qui, une centaine de plongées plus tard, a découvert des lieux inédits, mais plus encore, toute la vigueur de son corps.

Bateau en construction à Shawinigan

Hubert Chrétien plonge quelque 300 fois par année avec ses étudiants de Liberté en profondeur.

L'hiver, les plus chanceux prennent la direction de Bonaire, dans les Antilles néerlandaises, ou de la Floride.

L'été, maître et élèves en profitent pour sillonner les eaux du fleuve Saint-Laurent, à la hauteur de Prescott, en Ontario. Ils s'y rendent à bord d'un ancien bateau de pêche qu'Hubert Chrétien a fait adapter en attendant de trouver mieux.

C'est fait. L'embarcation sera bientôt remplacée par un bateau de 35 pieds entièrement imaginé par son capitaine et fabriqué, sur mesure, à Shawinigan.

C'est l'entreprise Technikal, dans le secteur Grand-Mère, qui a reçu la commande d'un Hubert Chrétien visiblement emballé par l'enthousiasme exprimé par le propriétaire de la compagnie, André Turcotte.

«Il est tellement dédié à nous construire exactement ce qu'on veut!», souligne-t-il avant de mentionner qu'à l'été 2015, le Shawiniganais s'est rendu à Prescott pour le regarder travailler avec les personnes handicapées. M. Turcotte a pu identifier les besoins spécifiques du directeur de Liberté en profondeur et de son équipe.

Les deux hommes ont prévu se rencontrer de nouveau en février, à Shawinigan où le chantier est bien entamé afin que le bateau soit fin prêt pour l'été 2016.

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