Monique Lépine, mère et victime

Monique Lépine était récemment de passage à Sainte-Thècle... (Sylvain Mayer)

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Monique Lépine était récemment de passage à Sainte-Thècle où elle a raconté son histoire aux participantes de Femmes de Mékinac, un organisme qui, annuellement, souligne les Journées pour l'élimination de la violence faite aux femmes.

Sylvain Mayer

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Sainte-Thècle) Monique Lépine n'a pas l'habitude d'être présentée comme une victime. Ce qu'elle est pourtant. «On dira plutôt que je suis la mère d'un tueur...» Ce qu'elle est aussi.

Plaque commémorative du drame de l'École Polytechnique de... (La Presse) - image 1.0

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Plaque commémorative du drame de l'École Polytechnique de Montréal.

La Presse

Ça sentait bon le café, en ce mercredi après-midi, au 211 rue Saint-Jacques, à Sainte-Thècle. La maison familiale annexée à une quincaillerie abrite les locaux de l'organisme Femmes de Mékinac. Chaque année, à l'approche du 6 décembre, une femme est invitée à raconter son histoire susceptible de faire naître l'espoir malgré la violence dont elle a été victime.

C'est ainsi qu'on a présenté Monique Lépine qui en a été visiblement touchée. Devant elle étaient réunies une vingtaine de participantes, des retraitées et des «femmes à la maison» pour la plupart, des mères de famille et des grands-mamans auprès de qui la dame de 78 ans s'est adressée avec une sérénité que personne ne pouvait lui soupçonner.

Dans cette cuisine ensoleillée malgré le temps frisquet à l'extérieur, Monique Lépine est venue leur raconter son 6 décembre 1989, une date qu'elle voudrait pouvoir faire disparaître de son calendrier.

Peu après 16 h, Marc Lépine s'est introduit à l'École Polytechnique de Montréal. L'homme de 25 ans a tué froidement quatorze jeunes femmes sous prétexte qu'elles étaient des femmes et s'est s'enlevé la vie, condamnant sa mère à l'horreur de ses gestes et à une longue descente aux enfers.

"La violence, sous quelque forme qu'elle se manifeste, est un échec."

C'est en citant Jean-Paul Sartre que Monique Lépine a amorcé son récit.

Il y a 26 ans, l'infirmière de profession occupait un poste de gestion en tant que conseillère auprès de responsables de soins infirmiers des établissements de santé privés du Québec.

Le soir du 6 décembre 1989, après sa journée de travail, la femme qui vivait seule a gagné son appartement de Montréal et a ouvert machinalement son téléviseur pour y apprendre avec stupeur qu'un drame venait de se produire.

Bouleversée par les images qui défilaient en boucle sur son écran, Monique Lépine a éteint la télé et s'est précipitée à l'église baptiste qu'elle fréquentait déjà pour se recueillir. Comme elle l'a déjà raconté dans un livre, Mme Lépine a répété avoir eu une pensée pour la mère du tueur de Polytechnique, en se demandant si cette femme allait se relever d'une telle épreuve.

Le lendemain de la tragédie qui avait ébranlé tout le Québec, Monique Lépine s'est rendue, comme prévu, à une activité de formation. Pendant toute la journée, les gens autour d'elle ne parlaient que de la tuerie de la veille, chacun y allant de ses hypothèses et affirmations sur les gestes d'un homme dont le nom était inconnu à ce moment-là.

Il était près de 18 h lorsqu'en route pour sa demeure, Mme Lépine a décidé de faire un arrêt à son lieu de travail pour y récupérer des documents.

En mettant le pied dans l'édifice, elle se souvient d'avoir été surprise d'y retrouver autant de collègues. Il y avait de l'agitation dans l'air, même que son patron l'a accueillie froidement, ce qui n'était pas dans son habitude.

Une fois dans son bureau, Mme Lépine a constaté, étonnée, qu'un de ses frères avait tenté de la joindre. Elle l'a rappelé et au bout du fil, c'est un homme catastrophé, la voix tremblante, qui lui a annoncé: «On pense que Marc est le tueur de Polytechnique.»

La femme s'est effondrée. La seconde d'après, son patron et des policiers en civil entraient dans la pièce pour lui confirmer que son fils avait tué 14 femmes avant de se suicider. Dans un même souffle, ils l'avisaient que le corps du meurtrier devait être identifié et lui réclamaient une photo récente de ce dernier.

Le cauchemar éveillé a commencé à cet instant précis. «Ça dépassait tout entendement. Les 48 heures suivantes sont imprimées à jamais en moi», laisse-t-elle tomber.

Escortée jusque chez elle, Monique Lépine a mis la main sur un portrait de famille que les enquêteurs ont fait agrandir plusieurs fois avant d'obtenir le visage découpé et un peu flou de Marc Lépine.

Monique Lépine déteste cette photo qui frappe l'imaginaire collectif depuis 26 ans. On y aperçoit un jeune homme de 25 ans échevelé et barbu, une image associée à celle d'un tueur sans pitié.

Ce que cette image ne montre pas cependant, c'est le jugement dirigé vers sa mère, une femme qui sait pertinemment qu'en apercevant cet homme plutôt renfermé sur lui-même, plusieurs se sont demandé qui avait pu bien mettre au monde un «monstre» pareil...

Monique Lépine... (Sylvain Mayer) - image 2.0

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Monique Lépine

Sylvain Mayer

«Je n'ai pas de réponse»

Monique Lépine ne sait pas pourquoi son fils a tiré à bout portant sur des jeunes femmes qui avaient l'avenir devant elles, ni pourquoi, avant de se donner la mort, il a déchargé sa colère envers les féministes.

«C'était quoi, pour lui, une féministe? Une femme qui gagne bien sa vie? Sa haine était-elle dirigée contre moi?»

Vingt-six ans après le drame de Polytechnique, les questions de Monique Lépine demeurent sans réponse. Cette femme a beau être la mère de Marc Lépine, elle n'était pas dans sa tête avant ni pendant.

Où s'était-il procuré une arme? Qui lui avait appris à s'en servir? Pourquoi lui? Pourquoi moi?

La mère endeuillée, écrasée sous le poids de la honte et de la culpabilité, s'est longtemps demandé ce qu'elle aurait dû faire ou ne pas faire pour empêcher son fils de commettre l'irréparable. «L'être humain est ainsi fait. Il veut des justifications à tout ce qui se passe. Parfois, c'est pour blâmer quelqu'un. Malheureusement, il y a des pourquoi pour lesquels on n'a pas de réponse. Et je n'ai pas de réponse», répète celle qui a déjà demandé pardon aux familles des victimes de son garçon.

Monique Lépine est revenue sur l'enfance et l'adolescence de ce jeune homme particulièrement doué en mathématiques, en électronique et en informatique. Elle a raconté qu'il est devenu Marc Lépine à l'âge de 14 ans. À sa naissance, son garçon s'appelait Gamil Gharbi.

«Marc a demandé à changer de nom en raison de sa consonance étrangère. Il ne voulait pas se faire achaler à l'école. En même temps, c'était un rejet complet de son père qu'il ne voyait jamais, qu'il ne connaissait pas», explique-t-elle avant de mentionner qu'en changeant d'identité, l'adolescent s'est forgé une autre personnalité et a mis une distance avec sa mère dont le fils sera toujours Gamil Gharbi, pas Marc Lépine.

Monique Lépine s'est séparée du père de ses enfants lorsque ces derniers avaient 5 et 3 ans. Elle qualifie son ex-mari de violent, qui a fui ses responsabilités en coupant les liens avec son garçon et sa fille. «Je ne sais même pas s'il est encore vivant aujourd'hui», admet-elle en haussant les épaules.

Après ce divorce et des lendemains difficiles, Monique Lépine a bûché fort pour se trouver un bon emploi, s'acheter une maison et s'assurer que ses enfants ne manquent de rien.

«Mais le matériel, ce n'est pas juste ça qui compte. Il faut accorder de l'importance à ce qu'il y a à l'intérieur de nous, à notre besoin d'amour... En disant qu'il avait de la haine, j'ai compris que mon fils avait de l'amertume en lui», analyse celle qui, tout au long de sa conférence, a parlé ouvertement de sa foi en Dieu, en citant plusieurs fois des paroles qui l'ont apaisée au moment où son existence se résumait à pleurer.

Monique Lépine aurait voulu que sa fille en fasse autant. Grandement affectée par la tragédie provoquée par son frère, la jeune femme qui amorçait des études collégiales a anesthésié sa peine en consommant des drogues, des doses plus puissantes et mortelles les unes que les autres.

Sept ans après le 6 décembre 1989, la tuerie de Polytechnique a fait une autre victime collatérale en la personne de Nadia Gharbi, la soeur de Marc Lépine. Elle avait 28 ans.

Monique Lépine s'est emmurée dans le silence pendant dix-sept ans, jusqu'au 13 septembre 2006 en fait, lorsque Kimveer Gill s'est introduit au Collège Dawson pour tuer à son tour. Anéantie, Mme Lépine a senti le besoin de s'adresser aux parents du meurtrier. Elle connaissait trop bien le film d'horreur dans lequel ils venaient d'être plongés.

Depuis cette première sortie publique, il y a eu un livre et l'émergence de ce besoin quasi viscéral d'aider son prochain. Plutôt que de s'enfoncer en cherchant des réponses que son fils a emmenées avec lui dans la mort, sa mère a choisi la vie.

«Je devais me mettre au service des autres pour continuer ma route», explique Monique Lépine qui livre son témoignage dans les églises, auprès de détenus, d'universitaires, dans les colloques et les milieux communautaires comme ce fut le cas, à Sainte-Thècle.

Dans cette maison de la rue Saint-Jacques où elle s'est adressée en toute franchise à un petit groupe de femmes touchées par son histoire, la mère de Marc Lépine a été accueillie comme une des leurs.

Sur le ton de la confidence, elle les a invitées à faire preuve de courage. «Il faut continuer d'avancer malgré nos peurs», a dit Monique Lépine, une victime pour qui parler s'est avérée une source de libération et de pardon. Envers lui et envers elle.

«Mon fils, je ne le vois pas seulement dans sa dernière heure. Je le vois dans les 25 ans de sa vie où j'ai eu des moments de joie avec lui. Je ne renierai jamais être la mère de Marc Lépine. C'est moi qui l'ai porté. Il a fait une erreur dans sa vie, c'est vrai, mais je l'ai aimé et je l'aime encore...»

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