Dans l'oeil de Delatri

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) À 93 ans, Anthony Delatri n'a pas vieilli, ou si peu. À l'entendre, ses jambes n'ont plus 20 ans et son coup de crayon est rouillé. À voir ses yeux rieurs par contre, son sens de l'humour n'a pas perdu de ses couleurs, même qu'il est toujours aussi aiguisé.

Les plus vieux d'entre vous savent de qui il en retourne ici. De 1967 à 1993, Anthony Delatri a été le caricaturiste du Nouvelliste. En un peu plus de 25 ans de carrière, il a signé quelque 8000 caricatures parues dans la page éditoriale du quotidien, parmi des opinions tranchées, contraires ou partagées.

Bien souvent, Anthony Delatri était celui qui provoquait le premier sourire de la journée ou, à l'inverse, qui faisait avaler de travers la deuxième gorgée de café.

La caricature, c'est l'art de forcer la réflexion en faisant ressortir les travers de l'un, les contradictions de l'autre, le ridicule de ceci, le grotesque de cela. C'est se regarder dans un miroir qui grossit un peu, beaucoup, exagérément... C'est accepter l'idée que derrière un visage ou une situation dessinés à grands traits se dévoile une vérité toujours bonne à dire.

Ce n'est pas tous les jours qu'on reçoit une demande d'amitié Facebook de la part d'un internaute âgé de 93 ans. Quand, en plus, il s'agit d'un collègue retraité, l'invitation ne se refuse pas. Quarante-huit heures après avoir conclu nos retrouvailles virtuelles, nous étions dans sa maison de Louiseville pour parler d'un métier qui se réinvente jour après jour. Sur son bureau de travail sont empilées des dizaines de caricatures faites au pinceau et à la plume. Il s'agit de dessins qui ont été publiés, version papier, il y a 25, 30 ou 40 ans.

Depuis quelques années, M. Delatri s'amuse à les exposer de nouveau. Sur sa page Facebook cette fois. Environ 2000 caricatures ont été partagées via ce réseau social que le nonagénaire maîtrise avec l'aisance d'un ado.

Grâce à la magie d'Internet, ses amis peuvent se replonger dans l'actualité de l'époque ou constater qu'en y regardant de plus près, des sujets semblent fixés dans le temps. Lorsqu'il est question des eaux usées déversées dans le fleuve Saint-Laurent, une caricature exposée il y a plus de 25 ans est malheureusement toujours d'actualité.

À 93 ans, Anthony Delatri ne dessine plus beaucoup. «Je suis un peu rouillé», soutient le vieil homme à qui veut bien le croire.

S'il était caricaturiste aujourd'hui, Anthony Delatri se laisserait sans doute inspirer par la chevelure du nouveau premier ministre du Canada, Justin Trudeau, d'autant plus qu'il s'est plusieurs fois amusé à accentuer le profil du paternel.

M. Delatri aimerait également se moquer gentiment de monsieur et madame Tout-le-monde. Tenez, l'autre jour, le Louisevillois était dans une salle d'attente. Une image lui est venue spontanément à l'esprit en voyant des personnes absorbées par leur téléphone intelligent. Anthony Delatri n'a pu s'empêcher d'imaginer une religieuse, assise entre ces jeunes gens, en train d'égrener son chapelet...

Les politiciens tels que René Lévesque et Robert Bourassa ont fait le bonheur de M. Delatri. Les élus de la région n'étaient pas en reste. Certains se sont d'ailleurs permis de le contacter le matin où leur binette faisait l'objet d'une caricature. Son auteur prenait l'appel, persuadé de se faire chanter des bêtises. Mais non. On lui réclamait plutôt le dessin original avant de le remercier sincèrement.

«Parlez-en en mal, parlez-en en bien, mais parlez-en», rappelle M. Delatri, sourire en coin.

Bénéficiant d'une liberté pleine et entière pour teinter l'actualité à sa façon, le caricaturiste s'est néanmoins abstenu d'illustrer des situations dont il ne maîtrisait pas les tenants et les aboutissants.

Antony Delatri aurait le même réflexe aujourd'hui, notamment en cette période marquée par le terrorisme, par les menaces contre la liberté d'expression, par une violence qui le dépasse et assombrit son regard de gentilhomme.

Fils de parents italiens, M. Delatri est né aux États-Unis en 1922. Il avait 8 ans lorsque sa famille s'est établie à Louiseville où son père avait été recruté pour mettre sur pied une nouvelle usine de l'Associated Textile of Canada.

Les Delatri y sont demeurés pendant dix ans avant de retourner vivre dans l'État du New Jersey où le fils s'est rapidement révélé un excellent sportif et un artiste en devenir.

Diplômé de la Grand Central School of Art de New York et de la Newark School of Fine and Industrial Arts, Anthony Delatri a dû mettre son talent de côté pour aller au front. Mais une fois la Seconde Guerre mondiale terminée, le soldat de l'artillerie aux côtés de ses compatriotes américains n'a pas tardé à revenir à ses premières amours. Le jeune homme s'est établi à Louiseville, a été embauché à son tour par l'usine de textile, puis a marié une fille de la place, la regrettée Jeanne Béland.

Anthony Delatri a été coloriste avant de devenir caricaturiste. Au début, il combinait les deux emplois, mais rapidement, le Louisevillois s'est uniquement consacré à un métier qui consistait à faire décrocher des sourires aux lecteurs du Nouvelliste.

Devant son ordinateur, Anthony Delatri montre quelques-uns des milliers de dessins qui ont marqué sa carrière et qui, en 2015, grâce à la magie des réseaux sociaux, connaissent une deuxième vie.

Heureux, le caricaturiste n'a pas dessiné son dernier mot.

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