Hussein, enfant de la guerre

À peine sorti de l'enfer de la guerre... (PHOTO: FRANÇOIS GERVAIS)

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À peine sorti de l'enfer de la guerre en Syrie, Hussein, 13 ans, cultive sa joie de vivre. Sur la photo, il est accompagné de l'amie de la famille, Chantal Larochelle, de son petit frère Khattab et de sa maman, Salwa.

PHOTO: FRANÇOIS GERVAIS

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

De la fenêtre du salon, Salwa peut voir ses enfants s'amuser dans un parc de la rue Louis-Pinard. Sauf que les rideaux sont très souvent fermés, tout comme les lumières sont éteintes et la porte,  verrouillée en tout temps.

Neuf mois après avoir fui la Syrie avec ses trois garçons, la maman irakienne se sait en sécurité parmi nous, mais il lui faudra encore du temps pour cesser d'avoir peur. 

Victime des horreurs de la guerre, Salwa est arrivée à Trois-Rivières sans Omar, son époux qui a été tué. Décapité. Avec leurs fils, la femme qui aura 46 ans dans quelques jours essaie de se rebâtir une vie. La route sera longue et exigeante. Elle doit trouver ses repères.

Hussein, 13 ans, est le fils cadet de Salwa, entre Hassan, 15 ans, et Khattab, 9 ans. 

On se connaît un peu, Hussein et moi. «Vous... être venue nous voir dans la classe... avec Madame Lamothe!», dit-il dans un français plus qu'honorable pour quelqu'un qui, il n'y a pas si longtemps encore, ne parlait qu'arabe.

Cette première rencontre remonte au printemps dernier, à l'école secondaire des Pionniers. Assis sur le bout de sa chaise, ce Monsieur Sourire suivait avec un enthousiasme contagieux les explications de Lisa-Marie Lamothe, enseignante en francisation auprès d'élèves de toutes les cultures, langues et religions, des réfugiés pour la majorité d'entre eux. 

Dans cette chronique intitulée La classe du bout du monde, il était question d'une prof dont le visage symbolise l'espoir d'un avenir meilleur pour des enfants qui savent que l'humanité est capable du pire. 

Il aura fallu la récente photo d'un enfant syrien de 3 ans, retrouvé mort noyé sur une plage de la Turquie, pour le réaliser à notre tour.

Hussein a vu et a subi des atrocités. Avec sa mère, il raconte comment les tensions entre groupes religieux ont forcé leur sauve-qui-peut.

La vie de son père Omar était menacée en Irak. Elle a continué de l'être en Syrie où la famille a trouvé refuge, il y a une dizaine d'années. Sans cesse pourchassé, l'homme a fini par disparaître. Sans nouvelle de son mari pendant des semaines, des mois, puis des années, Salwa avait pris l'habitude de se rendre à la morgue, au cas où... 

En 2014, lors d'une xième visite, on lui a remis la photo de son époux, mort, la tête à côté de son corps.

Salwa ne connaît pas les raisons du meurtre. Sa veuve ne comprend toujours pas pourquoi on l'a tué.

Hussein regarde sa mère qui tente du mieux qu'elle peut de vivre avec le choc post-traumatique qu'elle traîne depuis l'Irak.

Du haut de ses 13 ans, l'adolescent fait preuve d'une résilience inouïe lorsqu'il décrit les affres de la guerre qui l'ont touché de près. 

De la fenêtre de sa maison en Syrie, le garçon ne voyait pas, comme c'est le cas aujourd'hui, des enfants s'amuser sur des balançoires. Il entendait des balles siffler et des bombes exploser. 

Alors qu'il sortait d'une mosquée, Hussein a échappé de justesse à un attentat à la moto piégée. Plaqué au sol par la force de la détonation, l'enfant a été capable de se relever et de courir jusque chez lui. Des piétons ont été moins chanceux que lui. Hussein a pu voir des gens avec une jambe, une main ou une oreille arrachée.

En Syrie, Hussein ne fréquentait pas une école où les élèves se présentent chaque matin l'esprit en paix, heureux de retrouver une Madame Lamothe qui leur fait découvrir les plaisirs de la cabane à sucre tout en leur enseignant les règles du français

Un jour, des Syriens armés ont fait irruption à quelques mètres de sa classe. Des coups de feu ont retenti. «Je me suis fait tout petit, comme une fourmi, et j'ai réussi à me sauver en passant par un trou dans le mur», raconte calmement le garçon.

Hussein était également présent lorsque des hommes, toujours armés, sont revenus dans l'école pour ordonner aux fillettes de sortir. Déshabillées sur la place publique, les plus belles ont été offertes en esclaves. 

«J'ai vu beaucoup de choses qui font mal en Syrie. Je ne souriais jamais...», convient Hussein qui s'inquiète un peu pour son grand frère qui n'a pas voulu prendre part à cette entrevue. Le jeune homme ne souhaite pas parler du passé même s'il ne peut s'empêcher de regarder des vidéos montrant le climat de violence dans lequel la Syrie est plongée.

Hassan est durement affecté par le décès tragique de son père. La confirmation de sa mort a accéléré les démarches entreprises par Salwa pour trouver refuge au Canada. 

Avec l'aide des Nations unies, la femme et ses trois enfants sont arrivés à Trois-Rivières le 1er décembre 2014.

Neuf mois se sont écoulés depuis. Des quatre, Hussein est le premier à renaître. On le sent déjà plus heureux, épanoui et confiant que le pire est derrière lui.

«Je souris toujours maintenant!», assure-t-il avec gratitude pour cette nouvelle vie qui s'offre à lui entre le parc de la rue Louis-Pinard et la classe de Madame Lamothe.

«Sommes-nous prêts à aller jusqu'au bout avec eux?»

Chantal Larochelle n'est pas en mission, mais c'est tout comme. Elle est l'amie de Salwa qui part de rien et qui a besoin de tout. 

Les deux femmes se connaissent depuis janvier dernier. C'était bien avant la vague de sympathie qu'on observe en ce moment pour les migrants syriens. 

Chantal évite de regarder les bulletins de nouvelles. Les images sont trop bouleversantes pour celle qui est tristement aux premières loges d'un récit cauchemardesque.  

À ceux et celles qui, à la vue des Syriens abandonnés à leur sort, souhaitent en accueillir chez nous, Chantal Larochelle ne peut s'empêcher de poser cette question: «Sommes-nous prêts à aller jusqu'au bout avec eux?»

Pour alimenter la réflexion, voici son histoire avec Salwa.

Leur amitié débute en plein hiver, alors que Chantal Larochelle consultait distraitement les petites annonces sur Internet. Son attention a été attirée par un appel à tous provenant d'une bénévole du SANA (Service d'accueil des nouveaux arrivants), à Trois-Rivières. Elle demandait, comme ça, à tout hasard, si des gens avaient des habits de neige pour trois garçons nouvellement arrivés au pays.

Intervenante en déficience intellectuelle, Chantal habite la campagne de Nicolet avec mari et enfants, une fille et un garçon âgés de 11 ans et 9 ans. La maman avait sûrement quelque chose à offrir à l'un ou l'autre des garçons. 

Quelques jours plus tard, Mme Larochelle se présentait avec sa poche de linge à donner au logement de Salwa, sur la rue Louis-Pinard, à Trois-Rivières. 

Il n'y avait pas de divan dans ce qui se voulait le salon. Les chaises de la table de cuisine risquaient de casser à tout moment. «Avez-vous des bottes d'hiver?», a demandé timidement Chantal qui a vite compris que Salwa était démunie.

 Mme Larochelle s'est tournée vers un commerçant qui a accepté de chausser gratuitement la maman et ses trois enfants. Chantal s'est ensuite lancée à la recherche de meubles usagés à vendre pour presque rien. Un homme, touché par les démarches de Mme Larochelle, n'a pas hésité à lui donner différents trucs essentiels. Sa vieille mère venait de casser maison. 

Chantal n'en revient pas encore de ces élans de générosité, elle qui, enfant, a connu la pauvreté avec une mère qui était seule pour élever sa marmaille. 

C'est l'explication que Mme Larochelle trouve à donner lorsqu'on lui demande pourquoi elle a eu envie de tendre la main à une femme venue d'ailleurs. «Je veux que Salwa comprenne que je suis avec elle», souligne Chantal en regardant la femme avec affection.

«Salwa et les garçons ont un de ces sourires! Ils sont drôles aussi. Et tellement accueillants. Chaque fois que je vais leur porter des choses, Salwa insiste pour m'offrir à manger. C'est tellement bon !», souligne Mme Larochelle devant son amie avec qui elle communique encore beaucoup par les gestes ou avec l'aide d'une traductrice du SANA.

Salwa ne parle pas encore français, mais elle fait tous les efforts pour apprendre.

Elle ne conduit pas et ne sait pas non plus comment se retrouver dans les rues de Trois-Rivières, à pied ou en autobus. 

Cette femme n'a aucune idée de la valeur réelle des fruits et légumes qu'elle se procure à l'épicerie. 

Tout est à apprendre pour celle qui, peu à peu, découvre la place des femmes dans notre société. 

Quand le photographe du Nouvelliste s'est présenté à la porte de son appartement, Salwa, qui a de magnifiques cheveux longs frisés, s'est empressée d'aller mettre un voile laissant apparaître uniquement l'ovale de son visage. Son t-shirt à l'effigie de Mickey est quant à lui disparu sous une robe noire musulmane.

Salwa est chaleureuse, souriante et attachante, mais il lui faudra encore du temps et de l'aide pour réapprendre à vivre ici. 

Elle s'ennuie cruellement de sa famille demeurée en Irak. Son réseau social est quasi inexistant et il lui arrive encore d'avoir peur que des soldats armés débarquent chez elle.

«En vous parlant de mon amie, je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut pas accueillir ces migrants qui ont vécu bien pire qu'on ne pourrait imaginer. Non. Ce que je suis en train de dire, c'est qu'une fois à l'abri des bombes et des horreurs de la guerre, une fois chez nous ou ailleurs, toutes ces familles de Syrie auront besoin de nous à moyen et long terme. Sommes-nous prêts à nous engager comme société, comme individus ?», demande à nouveau Chantal Larochelle.

La Nicolétaine aimerait que d'autres personnes s'impliquent auprès de son amie, si ce n'était que de l'accompagner à l'épicerie, de l'initier au service du transport en commun, de l'inviter à prendre un café...

«C'est dans le quotidien de ces gens que nos véritables intentions prennent tout leur sens. Sinon, à quoi bon...», rappelle Mme Larochelle qui continue de croire que la responsabilité d'accueillir des migrants appartient à chacun de nous.

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