L'homme qui voulait se libérer d'un fardeau

Jean-Marc Bouchard a créé l'organisme EMPHASE pour venir... (Photo: François Gervais, Le Nouvelliste)

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Jean-Marc Bouchard a créé l'organisme EMPHASE pour venir en aide aux hommes qui ont été victimes d'abus sexuels dans l'enfance et l'adolescence.

Photo: François Gervais, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

L'histoire de Jean-Marc Bouchard, 53 ans, débute avec un père absent et une mère qui fait son possible. Elle se poursuit avec un ami de la famille qui décide de prendre la maman, sa fille et son garçon sous son aile. Le garçon surtout.

L'homme s'est servi du sport et de la religion pour tisser sa toile autour de l'enfant. Le sport était synonyme de plaisir pour le petit Jean-Marc qui avait le privilège d'accompagner l'ami de la famille à tous les matches des anciens Reds de Trois-Rivières.

La religion était source de conflit intérieur pour le garçon dont le père spirituel lui répétait de ne pas regarder les p'tites filles croisées au stade de baseball ou ailleurs. Nous sommes dans les années 60, à une époque où la notion du péché fait encore ses ravages.

Les premières agressions sont survenues alors que Jean-Marc avait 11 ans. Le soir, l'ami de la famille se proposait de border le garçon. Assis sur le lit, l'adulte aimait discuter de philosophie avec l'enfant. Entre deux réflexions, il lui proposait ensuite un massage pour l'aider à se détendre et à s'endormir.

«C'était fait avec une infinie patience, avec une finesse. Il était un expert...», se souvient M. Bouchard en esquissant un sourire désenchanté.

Le préadolescent, dont la sexualité était en plein éveil, ne s'est pas méfié lorsque les massages sont devenus de plus en plus érotiques. Le garçon avait une totale confiance envers cette figure paternelle qui était son unique modèle masculin, qui exigeait implicitement de l'enfant une forme d'exclusivité. Son silence aussi.

Jean-Marc ne pouvait pas savoir que l'homme était une araignée, un prédateur qui attendait le bon moment pour capturer sa proie.

Les agressions se sont arrêtées brusquement, deux ou trois ans après les premiers attouchements. Un après-midi, l'ami de la famille est débarqué dans la chambre de l'adolescent, sans avertissement. En pleurs, il criait: «Non! Non! Non! Ce n'est pas de l'homosexualité! Je suis allé voir un prêtre et c'est normal que je t'aime comme ça!»

Comme s'il avait été frappé par un éclair, Jean-Marc a tout compris. Celui qui, depuis toujours, lui montrait le chemin à suivre, était en réalité un pédophile. Ce jour-là et pour la première fois, le courage du garçon s'est opposé à la lâcheté de l'homme. Jean-Marc lui a dit de prendre la porte et leur relation s'est arrêtée à cet instant précis.

Le cerveau est un ordinateur qui enregistre tout, les bons et les mauvais souvenirs. Pendant vingt ans, Jean-Marc Bouchard a occulté ses traumatismes d'enfance de sa mémoire comme on oublie son mot de passe.

Il s'est marié, a eu une fille, a divorcé, s'est remis en couple, s'est séparé de nouveau et a connu plusieurs années de déroute. L'ancien musicien de piano-bar allait de ville en ville, en fuyant son passé et en gâchant sa vie.

C'est dans le bureau d'un psychologue que le Montréalais d'adoption a réalisé qu'il devait transformer sa souffrance en souvenirs. Le travail de reconstruction s'est amorcé ici et s'est poursuivi de plus belle au sein de l'organisme CRIPHASE, un centre de ressources et d'intervention pour hommes abusés sexuellement durant l'enfance. Jean-Marc Bouchard n'était pas seul. Il était loin d'être seul.

Au Québec, un homme sur six sera victime d'une agression sexuelle au cours de sa vie (ministère de la Santé et des Services sociaux). Pour les deux tiers d'entre eux, les abus surviennent quand ils ont moins de 18 ans.

Encouragé par l'effet de groupe, M. Bouchard a raconté comment il s'était retrouvé sous le joug d'un agresseur. L'homme s'est également délivré du pernicieux sentiment de honte qui l'habitait depuis trop longtemps. «J'ai vidé ma fosse sceptique», image M. Bouchard avant de mentionner que ces ateliers lui ont permis de retrouver l'enfant en lui.

Son expérience a été à ce point bénéfique qu'il vient de mettre sur pied un organisme similaire à Trois-Rivières où Jean-Marc Bouchard est revenu s'établir.

Il a fondé l'EMPHASE qui propose également des ateliers animés par une équipe d'intervenants. Les rencontres sont réservées aux hommes de la Mauricie et du Centre-du-Québec qui ont subi des abus sexuels dans l'enfance et, ou l'adolescence. M. Bouchard, qui dirige l'organisme tout en travaillant dans le domaine de la finance, espère que son témoignage saura les convaincre de transformer, à leur tour, la souffrance en souvenirs.

«Je souhaite leur donner l'espoir qu'on peut en guérir, qu'on peut avoir une meilleure vie...»

À ceux qui hésitent encore, M. Bouchard insiste sur l'importance de se libérer d'un fardeau qui entraîne son lot de problèmes physiques et psychologiques. «On sabote souvent nos relations...», ajoute-t-il en connaissance de cause.

Jean-Marc Bouchard ne joue plus du piano dans les bars, mais l'instrument trône toujours dans son salon. La musique a le don de consoler, mais aussi d'ouvrir des portes dont on ne soupçonne pas toujours l'existence.

Dans quelques semaines, entre dix et douze homme chemineront au sein de l'EMPHASE (www.emphase-mauricie-cq.org). Pour son fondateur, c'est la preuve que l'organisme répond à un besoin bien réel, que des victimes veulent définitivement s'affranchir, comme lui, des séquelles du passé.la vie

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