L'ultime leçon de Madame Ginette

La classe de Ginette Garceau ne ressemble à... (PHOTO: FRANÇOIS GERVAIS)

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La classe de Ginette Garceau ne ressemble à aucune autre classe puisqu'elle a été rêvée envers et contre les obstacles de la maladie.

PHOTO: FRANÇOIS GERVAIS

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Grisée par l'odeur des livres neufs et du plancher fraîchement ciré, Ginette Garceau est comme un poisson dans l'eau. Elle tourbillonne entre les pupitres inoccupés en cette avant-veille de la rentrée.

L'enseignante va et vient dans la classe, s'arrêtant uniquement pour replacer les coussins moelleux dans le coin lecture, sortir le nouvel aquarium de sa boîte en carton ou dérouler 

l'affiche géante - un fond marin - que le concierge a probablement apposée à l'heure qu'il est.

La femme de 55 ans est comme une fillette excitée à l'idée de commencer l'année scolaire avec une nouvelle boîte de crayons de couleur.

Madame Ginette a le coeur en miettes, mais rien n'y paraît. La prof est une championne, pour emprunter un titre qu'elle donne aux élèves les plus persévérants. En ce début d'année scolaire, la Trifluvienne soutient avoir mieux à faire que de pleurer sa vie. Elle veut boucler la boucle.

Portrait d'une prof. Leçon de courage. 

Mardi matin, une vingtaine d'élèves de 1re année feront leur entrée dans ce local de l'école primaire Notre-Dame-du-Rosaire, à Trois-Rivières. Mme Garceau ne pourra pas être présente pour les accueillir, ni pour les accompagner jusqu'en juin.

Atteinte depuis 2012 du cancer des ovaires, Ginette Garceau est en pleine récidive. Cette situation l'oblige à mettre fin à sa carrière. Elle doit se soumettre à une chimiothérapie palliative qui, faute de guérir le

cancer, peut ralentir son évolution.

Travaillante comme une première de classe, Mme Garceau entend profiter au maximum de chaque instant tout en s'appliquant à déjouer les sombres pronostics.

«Entre 36 et 48 mois...», se sont permis d'avancer les médecins que l'enseignante refuse d'écouter. «Ce n'est pas vrai qu'on va me donner un chiffre de vie. Ce n'est pas du déni. J'ai entendu ce qu'on m'a dit, mais le reste, ça ne leur appartient pas, ça ne m'appartient pas. Je ne suis pas triste de savoir qu'il y aura la mort. Je n'y pense pas», dit-elle doucement alors que nous sommes attablées dans un café. Présente, sa mère de 83 ans ne peut s'empêcher d'exprimer son admiration pour sa fille qui «met de la beauté autour d'elle»... 

Maman a raison. Madame Ginette s'est toujours fait un devoir d'enjoliver le milieu de vie dans lequel plusieurs centaines d'enfants ont appris à lire, à écrire et à compter. «Je voulais pour eux un environnement stimulant!», explique-t-elle en se replongeant dans ses souvenirs.

Ses anciens élèves lui parlent encore du plaisir qu'ils ont eu à s'asseoir autour d'une petite table de pique-nique surmontée d'un parasol. Ils se souviennent aussi à quel point ça sentait bon la lavande en entrant dans la classe. Et ils n'ont pas oublié la fois où le mari de Mme Garceau leur a livré discrètement des galettes chaudes en passant l'assiette par une fenêtre laissée ouverte.

Il y a plus de trois ans, à l'exemple des émissions de télé qui redécorent votre maison de A à Z, l'enseignante s'est donné pour défi de transformer complètement sa classe.

Sans jamais compter ses heures, Madame Ginette s'est entourée de personnes qui ont accepté de lui donner du temps, de l'argent et leur talent.

Des amis, apprentis menuisiers et commerçants ont accepté de lui confectionner des coussins et des rideaux, de lui fabriquer aussi des meubles adaptés à la hauteur et aux besoins des enfants. Ils lui ont également offert un nouvel aquarium, une lampe, une affiche géante et le reste.

Tous ces gestes de générosité allaient prendre forme quand le diagnostic du cancer est tombé, obligeant l'enseignante à interrompre la métamorphose de sa classe. Elle devait rentrer chez elle pour se reposer, se soigner.

Madame Ginette n'a pas enseigné depuis trois ans. Madame Ginette n'enseignera plus. Malgré le deuil, elle n'a cessé d'imaginer un décor de rêve pour ses élèves. Entre deux traitements de chimio, la Trifluvienne vient tout juste de terminer les travaux avec la complicité de personnes qu'elle tient aujourd'hui à remercier.

«Je veux vous faire un clin d'oeil et vous embrasser au nom des petits», dit-elle avant de justifier ses larmes entremêlées de sourires: «Ce sont des gens de coeur qui ne m'ont jamais rien demandé en retour!

Sa classe est prête. «Je boucle la boucle...», déclare cette femme avec l'aplomb du devoir accompli. 

Mardi matin, la prof aura une pensée pour la vingtaine d'écoliers qui entreront dans une classe où on se sent comme un poisson dans l'eau. À défaut d'être présente, Madame Ginette a un message pour eux...

«Croyez toujours en vos rêves et aux gens de bonne foi. Rappelez-vous: On est des champions et des championnes. Tout ce qu'on entreprend, on le réussit. Ne baissez jamais les bras.»

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