Les chemins de Claude Bernier

Claude Bernier est un habitué des chemins de... (Photo: Stéphane Lessard Le Nouvelliste)

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Claude Bernier est un habitué des chemins de Compostelle. En août prochain, le Trifluvien y retournera pour une quinzième fois

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Claude Bernier ne tient pas à s'asseoir. Il est chez lui après tout. «Je suis habitué d'être debout», assure le Trifluvien en dirigeant notre regard vers la table de cuisine nappée de cartes des chemins de Compostelle.

Nous sommes nombreux à y rêver sans jamais oser prendre le bâton du pèlerin. Claude Bernier, lui, l'a solidement empoigné pour ne plus le lâcher. Âgé de 76 ans, il empruntera pour la quinzième fois au mois d'août les fabuleux sentiers menant à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne. Cette célèbre randonnée pédestre est devenue son rendez-vous annuel avec lui-même, un tête-à-tête qui s'étire sur des milliers de kilomètres.

«Il y a plusieurs chemins de Compostelle, mais un pèlerin n'en fait qu'un seul, le premier. Tous les autres sont la continuité. C'est le même chemin intérieur qui se poursuit», explique M. Bernier en pointant les tracés qu'il a parcourus depuis le début de tout, en 2001. On dirait une toile d'araignée, un piège dans lequel on a envie de mettre le pied.

Et dire qu'au départ, Claude Bernier n'était même pas censé faire un pas devant l'autre. À 19 ans, l'ancien frère du Collège Sacré-Coeur d'Arthabaska, à Victoriaville, a été déclaré cliniquement mort après avoir été écrasé par un rouleau de 6000 livres. Le jeune homme était à aplanir la cour de l'école lorsque l'imposant cylindre s'est détaché du tracteur pour rouler sur lui.

En réaction au sombre pronostic du médecin, son père a insisté pour qu'il soit transféré dans un hôpital de Québec. Le jeune Bernier y est demeuré dans le coma pendant plusieurs semaines avant d'en sortir vivant et en fauteuil roulant.

Le garçon était béni, mais il n'allait plus pouvoir marcher. Ses articulations étaient sérieusement endommagées, l'a-t-on avisé sans se douter que sa ténacité était faite, quant à elle, d'un seul bloc.

Un an et demi plus tard, Claude Bernier était debout et se déplaçait sans l'aide de personne ni de la canne qu'il a fini par lancer dans une rivière. «Chaque fois que je faisais un effort, je devenais tout en sueur, mais je n'ai jamais lâché», affirme celui qui a fait preuve d'acharnement jusqu'à ce qu'il recommence à user ses souliers.

C'est en 1999 que Claude Bernier a entendu parler pour la première fois des chemins de Compostelle. L'idée de voyager à pied l'a charmé et a fait son petit bonhomme de chemin. Deux ans plus tard, l'époux et père de deux enfants a pris la direction du Puy-en-Velay, en France, pour amorcer son premier pèlerinage d'une longue série jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne.

Claude Bernier est parti avec son sac à dos sur des sentiers mythifiés pour la richesse de leur histoire, la beauté de leur paysage, mais avant tout pour la quête de sens qu'ils éveillent parmi ceux et celles qui les empruntent.

Lors de son premier périple, le Trifluvien a failli quitter le chemin après cinq jours seulement, influencé par l'abandon de ses compagnons de route du moment. C'était avant qu'il vienne en aide à une jeune femme espagnole dont la fragilité de la démarche lui a rappelé sa propre vulnérabilité 40 ans plus tôt, après l'accident qui l'avait laissé pour mort. Le choc.

Pour cette Felice qui pleurait de devoir mettre fin à son parcours, Claude Bernier s'est remis debout et à avancer. Il allait terminer ce qu'il avait entrepris et plus rien n'allait l'arrêter. Il ferait Compostelle pour elle et pour lui. Car à travers cette femme qu'il n'a plus jamais revue, le marcheur a renoué avec cette rage en lui, celle qui lui avait permis de faire mentir le médecin qui le clouait dans un fauteuil roulant pour le reste de sa vie.

Deux mois plus tard, M. Bernier atteignait le parvis de la Cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, marquant ainsi l'aboutissement de ses efforts et le commencement d'un voyage sans fin au fond de soi.

À l'écouter faire le récit de ses périples, il n'y a que les pèlerins qui peuvent réellement comprendre ce qu'on ressent pendant ces longues journées à traverser les villages, les vallées, ses pensées et le temps qui passe. Si les rencontres et les amitiés sont les bienvenues tout au long du parcours, la solitude constitue le moteur principal des marcheurs. À cheminer ainsi pendant des semaines, Claude Bernier a apprivoisé le détachement, celui qui permet d'envisager sa propre mort avec sérénité.

«La plupart des pèlerins au long cours font du ménage dans leur vie», fait remarquer celui qui a déjà rédigé des livres relatant ses inoubliables randonnées. Aujourd'hui, il préfère nous réciter le Petit Prince - «L'essentiel est invisible pour les yeux» - pour décrire ce qui ne s'explique pas en fait.

À quelques mois de reprendre pour la quinzième fois en autant d'années son bâton de pèlerin, Claude Bernier n'est pas prêt de s'asseoir, encore moins de s'arrêter de marcher. L'homme de 76 ans promet de retourner sur les chemins de Compostelle aussi longtemps que ses jambes accepteront de le suivre. «Jusqu'à 90 ans!», lance-t-il en riant, mais le plus sérieusement du monde.

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