Il y a 80 ans, Maurice Duplessis devenait premier ministre du Québec

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Maurice Duplessis

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Martin Lafrenière
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Le 17 août 1936 marque à jamais l'histoire politique de Trois-Rivières et de tout le Québec. Il y a 80 ans, Maurice Duplessis prenait le pouvoir pour la première fois à l'occasion d'un mandat de trois ans marqué par des décisions importantes concernant entre autres le monde agricole et l'aide aux personnes dans le besoin, mais aussi par des positions politiques controversées en regard des relations de travail dans le secteur privé et par une modification somme toute peu profonde des moeurs politiques.

Maurice Duplessis, alors qu'il est finissant en 1907-1908... (Archives du Séminaire de Trois-Rivières) - image 3.0

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Maurice Duplessis, alors qu'il est finissant en 1907-1908 au Séminaire Saint-Joseph. 

Archives du Séminaire de Trois-Rivières

Voici la photo prise le 26 août 1936... (Stéphane Lessard, Le Nouvelliste) - image 3.1

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Voici la photo prise le 26 août 1936 lors de l'assermentation du Conseil des ministres du gouvernement Duplessis. Ce document peut être vu au musée Pierre-Boucher du Séminaire Saint-Joseph.

Stéphane Lessard, Le Nouvelliste

La première élection de Maurice Duplessis comme premier ministre du Québec mettra la table à un séjour de 18 ans du député de Trois-Rivières à la tête du gouvernement, un séjour interrompu par un passage dans l'opposition de 1939 à 1944.

Cette arrivée au pouvoir se fait dans un contexte politique teinté de corruption et dans un climat social marqué par une grande pauvreté.

«D'une part, c'est la grande crise économique, rappelle Lucia Ferretti, professeure au département des sciences humaines de l'Université du Québec à Trois-Rivières et coauteure du livre Duplessis, son milieu, son époque.

On sent que le système doit être changé. Il faut faire quelque chose, car il n'y a pas de filet social pour la population. Et d'autre part, il y a le Parti libéral qui est au pouvoir depuis 1897. Ça signifie la corruption, les contrats avec les amis, la soumission à Ottawa.»

«Duplessis était porté par une vague internationale lors de son élection en 1936, évoque François Roy, professionnel des communications et historien. La crise économique avait marqué le déclin des grands gouvernements dans les pays occidentaux. Les peuples étaient mécontents des gouvernements. On a donné des coups de balai à partir de 1930.

On a vu l'Allemagne, la France, les États-Unis, le Mexique. On voulait des gouvernements plus interventionnistes qui n'étaient pas inféodés aux grandes entreprises et Dieu sait que les libéraux de Taschereau étaient le parti des grandes entreprises.»

La mouvance politique de l'époque voit naître l'Action libérale nationale. Menée par Paul Gouin, fils de l'ancien premier ministre Lomer Gouin et libéral déçu, l'Action libérale nationale viendra diviser le vote d'opposition à l'élection de novembre 1935, permettant aux libéraux de Taschereau de se faufiler vers la victoire. 

Le Parti conservateur et l'Action libérale nationale vont ensuite fusionner officiellement pour créer l'Union nationale afin d'améliorer les chances de renverser le PLQ à l'élection suivante.

«Les conservateurs n'avaient pas une très bonne réputation au Québec. Les conservateurs avaient quelques coches mal taillées. Et ce qui traînait beaucoup dans le décor chez les francophones était les orangistes, la conscription de 1917. Duplessis s'est dit qu'en effaçant le nom des conservateurs, il avait peut-être plus de chances de se faire élire», indique Michel Morin, ex-député péquiste de Nicolet-Yamaska, ancien enseignant d'histoire au Collège Notre-Dame de l'Assomption de Nicolet et fidèle militant... de l'Union nationale dans ses jeunes années.

La jeune formation politique est plongée dans sa première campagne électorale en l'espace de quelques mois. En mai 1936, la tenue du comité des comptes publics éclabousse sérieusement le gouvernement Taschereau sur les questions de corruption et de gaspillage.

Maurice Duplessis fait vivre un véritable enfer à ses adversaires, multipliant les attaques. Le premier ministre Taschereau démissionne en juin et dissout l'Assemblée législative.

Deux mois plus tard, le parti mené par Maurice Duplessis écrase les libéraux d'Adélard Godbout, remportant 76 des 90 sièges à l'Assemblée législative. 

Les électeurs des circonscriptions de Maskinongé, de Saint-Maurice, de Laviolette, de Champlain, de Nicolet et de Yamaska imitent ceux de Trois-Rivières et élisent tous un candidat de l'Union nationale.

Lucia Ferretti ... (Stéphane Lessard, Le Nouvelliste) - image 4.0

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Lucia Ferretti 

Stéphane Lessard, Le Nouvelliste

François Roy... (François Gervais, Le Nouvelliste) - image 4.1

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François Roy

François Gervais, Le Nouvelliste

Gouvernement interventionniste

L'histoire politique du Québec met énormément l'accent sur la réputation des gouvernements de l'Union nationale à tenir les cordons de la bourse bien serrés.

Le gouvernement de Duplessis présentera 15 budgets équilibrés consécutifs lors de son deuxième séjour à la direction de la province, de 1944 à 1959. Mais le premier mandat de Duplessis a été bien plus interventionniste, à commencer par la mise en place de mesures à caractère social.

«Il y a le vote en 1937 de la loi pour aider les mères nécessiteuses et la loi pour la pension pour les aveugles. Aussi, c'est Maurice Duplessis qui va finaliser l'entente avec le gouvernement libéral (fédéral) pour avoir accès à la loi des pensions de vieillesse, qui est une loi fédérale. Ça crée un début de filet social.

Il y a aussi tous les travaux publics pour remettre les hommes au travail. C'est avec cette loi que vont être créés la grande piscine de Trois-Rivières, le Jardin botanique à Montréal, le réservoir d'eau en dessous des Plaines d'Abraham à Québec, pour relancer l'emploi», énumère Lucia Ferreti.

C'est au cours du premier mandat que la loi du cadenas est adoptée. Cette loi, dont l'objectif est de contrecarrer la propagande communiste, va surtout servir à lutter contre les syndicats lors d'une période secouée par différentes grèves autant dans le milieu du vêtement que dans les chantiers maritimes de Sorel.

«Dans son premier mandat, Duplessis était assez favorable à l'intervention de l'État pour soutenir l'économie et la population. Ça coûte cher. Il fallait emprunter. Les banques n'étaient pas prêtes à financer le déficit d'un gouvernement provincial ou alors elles étaient prêtes à le faire, mais à des taux exorbitants. Ça a donné à Maurice Duplessis l'idée que s'il reprenait le pouvoir, ce serait en dehors des banques», avance Mme Ferretti.

Michel Morin... (François Gervais, Le Nouvelliste) - image 5.0

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Michel Morin

François Gervais, Le Nouvelliste

Le bilan

La volonté de changement exprimée par les Québécois en 1936 a permis à l'UN d'accéder au pouvoir. Mais l'usure du gouvernement libéral a aussi grandement contribué à cette victoire unioniste qui apporte un vent de fraîcheur, selon Michel Morin, qui donne une bonne note à ce premier mandat.

«Duplessis arrive dans une crise économique. Il sait que le système est malade: on va faire une réforme dans le domaine agricole, on va créer des emplois. Le point négatif, c'est la loi du cadenas. Même s'il a fait moins de réformes qu'il voulait, le bilan est assez positif.»

François Roy est du même avis.

«Ça a été un grand mandat: le crédit agricole, les travaux publics, la création d'un ministère de la Santé. Dans les points négatifs, Duplessis a été assez autoritaire et il a adopté la loi du cadenas. Mais il fallait vraiment remplacer les libéraux qui étaient usés. Il fallait du sang neuf et aussi un parti nationaliste.»

Lucia Ferretti rappelle que Maurice Duplessis s'est fait élire en promettant la fin de la corruption et du patronage, le soutien aux agriculteurs et la mise en place de mesures de contrôle des grandes compagnies.

D'un côté, l'arrivée du crédit agricole a soutenu les agriculteurs qui vivaient une situation économique difficile. Les mesures sociales, bien que positives, étaient inférieures aux besoins. Il n'y a eu aucun contrôle, soutient Mme Ferretti, des grands trusts de l'électricité.

«Dans les nombreuses grèves de 1937, le premier ministre s'est généralement placé du côté des patrons. Pour la transformation du patronage, les libéraux se sont toujours spécialisés dans le gros patronage: ils aident les grandes compagnies, québécoises mais aussi étrangères, à obtenir des contrats en échange de contributions substantielles à la caisse électorale.

L'Union nationale, au contraire, va faire du petit patronage mais le saupoudrer un peu partout: le parti va aider, par exemple, les très petites entreprises de construction de route en région, les très petits entrepreneurs en construction pour les édifices publics, etc, en échange de leur vote et de petites contributions à la caisse du parti.»

Le 25 octobre 1939, l'Union nationale subit la défaite aux mains du Parti libéral du Québec. La perte du pouvoir ne durera que cinq ans: Maurice Duplessis redeviendra premier ministre en 1944 et conservera son poste jusqu'à sa mort, le 7 septembre 1959, à l'âge de 69 ans.

Anecdotes de la campagne de 1936

> La campagne électorale de 1936 se déroule à une période où les journaux sont le principal outil d'information et de publicité. C'est à coup de pages de publicité achetées dans Le Nouvelliste que Maurice Duplessis fait sa promotion. Dans l'édition du samedi 15 août 1936, le contenu de la publicité est plutôt direct: «Trois-Rivières aura le premier ministre». Cette publicité invite les gens à un grand rassemblement qui a lieu le dimanche 16 août dans la cour du Séminaire de Trois-Rivières.

> Philippe Bigué est le candidat libéral qui affronte Maurice Duplessis dans la circonscription de Trois-Rivières. Lui aussi achète beaucoup de publicité dans le quotidien régional. Les lecteurs du Nouvelliste apprennent dans l'édition du 14 août que le chef des libéraux, Adélard Godbout, viendra le soir même appuyer le candidat dans Trois-Rivières lors d'un grand rassemblement au manège militaire.

> L'édition du Nouvelliste du mardi 11 août publie sur deux pages les signataires du bulletin de candidature de Maurice Duplessis. Le nom des signataires et leur profession sont inscrits.

> En 1936, peu de stations de radio existent au Québec et la télévision n'est pas encore arrivée.

Les résultats des élections sont annoncés en direct par les quotidiens dans des lieux publics grâce au fil de presse de La Presse Canadienne. La Presse et La Patrie tiennent leur événement respectif à Montréal.

En Mauricie, Le Nouvelliste joue le même rôle: dans l'édition du lundi 17 août, jour d'élection, la direction du Nouvelliste informe ses lecteurs que le quotidien dévoilera en direct les résultats de l'élection sur écran et par haut-parleurs.

Deux lieux sont réservés pour cette soirée électorale, soit en face du bureau trifluvien du Nouvelliste, rue Sainte-Marguerite à l'époque (l'édifice Lampron aujourd'hui) et aux coins de la 4e Rue et de la rue Tamarac à Shawinigan. Preuve que l'information en direct existe depuis longtemps!

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