La voix du silence

L'enseignante en adaptation scolaire Marie-Pierre Bournival en compagnie... (François Gervais)

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L'enseignante en adaptation scolaire Marie-Pierre Bournival en compagnie du jeune Thomas Ferland.

François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Thomas, Jordy, Trycia et Laurianne dépendent de tout le monde, tout le temps et pour tout: se déplacer, s'alimenter, se laver, se faire comprendre et passer à travers leur journée qu'ils sont incapables de différencier de la veille.

Âgés entre 15 et 20 ans, ils peuvent sourire à la vue de l'écureuil bedonnant aperçu depuis la fenêtre de la classe et, la minute d'après, se mettre à pleurer, voire à hurler. Thomas a mal au ventre? Jordy n'a pas assez dormi la nuit dernière? Trycia n'en peut plus d'être assise?

Marie-Pierre Bournival ne pose pas de question. Ses élèves ne lui répondraient pas de toute façon. Ils ne parlent pas. L'enseignante en adaptation scolaire cherche les réponses pour eux. Parfois, elle les trouve.

Trycia par exemple. La jeune femme de 19 ans aime les objets rudes au toucher. Manipuler une feuille de papier sablé ou retrousser les poils d'une brosse exfoliante la détend, lui change les idées, peu importe, ça marche. Marie-Pierre Bournival a toujours un truc rugueux sous la main pour adoucir les réactions impulsives de Trycia. Une crise est si vite arrivée et désamorcée.

C'est Marie-Pierre Bournival qui a eu l'idée de présenter son quatuor dans le cadre de la Semaine québécoise de la déficience intellectuelle qui se termine aujourd'hui. Nous sommes à l'école secondaire Val-Mauricie, plus précisément dans une classe composée de quatre élèves vivant avec une déficience intellectuelle sévère et un polyhandicap.

Ici, les rôles sont inversés. C'est l'enseignante qui apprend à poser un nouveau regard sur la vie.

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Marie-Pierre Bournival l'avoue d'emblée. Elle est une femme verbomoteur, qui carbure aux projets et qui est incapable d'arrêter de bouger. En parfait contrôle de la situation, elle mène sa vie à fond de train.

Mère de deux enfants et un doctorat en chantier, l'enseignante en adaptation scolaire n'avait pas prévu (et ne souhaitait pas surtout) se retrouver dans cette classe de quatre élèves dont les besoins sont immensément vastes et complexes.

Marie-Pierre Bournival ne s'en cache pas, elle était découragée et en pleurs. À choisir, elle préférait poursuivre sa carrière auprès des élèves ayant des troubles de comportement, quitte à ce qu'ils l'envoient promener.

Mais l'enseignante n'avait pas vraiment le choix et comme sa spécialité est l'adaptation scolaire, elle a pris une grande respiration et s'est... adaptée.

«J'ai lu, je me suis informée, j'ai rencontré une ergothérapeute, j'ai commandé du matériel et je me suis dit que 2015-16 serait une année où je grandirais», raconte Marie-Pierre Bournival qui, sept mois plus tard, ne s'attendait pas à se réaliser autant, à la fois sur le plan professionnel que personnel.

«Le soir, j'arrive complètement brûlée à la maison, mais je les aime tellement!» s'exclame l'enseignante qui a encore du mal à s'expliquer ce qui a pu se passer, sinon qu'elle a pris le temps de porter son regard sur chacun d'entre eux pour réaliser leur besoin viscéral de communiquer.

«Mes quatre élèves ne demandent que cela, être aimés! Être acceptés, être encouragés, être considérés, être compris et être estimés comme tous les êtres humains qui ont eu la chance inouïe de venir au monde en santé, tant physiquement, cognitivement que mentalement. Malgré leur situation personnelle unique, mes élèves sont souriants et je sais, en les regardant, qu'ils sont reconnaissants!»

La planification pédagogique a ses limites lorsqu'on enseigne à des jeunes aussi fragiles. Marie-Pierre Bournival n'a qu'un seul objectif en mettant le pied dans sa classe, s'assurer du bien-être de chacun. Le moindre petit pas est une réussite qu'aucun bulletin ne peut évaluer à sa juste valeur

«Si un élève ne veut pas collaborer, je ne peux pas l'envoyer au local de retrait ou appeler sa mère pour lui dire que son enfant ne m'écoute pas!», rappelle celle qui prend ce que l'élève veut bien lui donner.

L'autre matin, Thomas était de belle humeur et acceptait volontiers de s'amuser avec un jouet-piano, mais rien ne pouvait garantir la suite. L'adolescent emprisonné dans un corps de petit garçon n'a pas de tonus musculaire. Les douleurs physiques sont fréquentes. L'enseignante ne peut pas insister quand elle devine qu'il souhaite se reposer.

Soutenue dans sa tâche par la présence d'une éducatrice spécialisée et le va-et-vient de préposés affectés aux soins particuliers de Thomas, Jordy, Trycia et Laurianne, Marie-Pierre Bournival se fait un devoir, malgré le défi que ça représente, de les sortir de sa classe. Elle arpente régulièrement avec eux les corridors de l'école, mais plus encore.

Cet hiver, enseignante et élèves se sont rendus à Vallée du parc pour y faire du ski adapté. Au cours des prochains jours, ils prendront la direction de la Plaza de la Mauricie pour visiter la ferme de Pâques. En prévision de la fin de l'année scolaire, ils caressent le rêve de passer une journée au Zoo de Granby, incluant une nuit à l'hôtel.

Rappelant que la sensibilisation à la déficience intellectuelle, ce n'est pas juste le temps d'une semaine, Marie-Pierre Bournival souhaite que la population prenne exemple sur ses collègues de Val-Mauricie qui n'hésitent jamais à sourire et à adresser quelques mots à ses protégés dont l'appréciation se lit dans la puissance de leur regard.

Sous la supervision de l'équipière Janyck Bernard, John-Francis... (François Gervais) - image 2.0

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Sous la supervision de l'équipière Janyck Bernard, John-Francis Hayes a participé à l'activité métier de rêve au restaurant McDonald's du secteur Grand-Mère. Cette activité était organisée par l'Association pour la déficience intellectuelle Centre-Mauricie. 

François Gervais

Petit rêve et grand bonheur

John-Francis Hayes ne rêve pas de devenir astronaute, cascadeur ou paléontologue. Son métier de rêve est beaucoup plus accessible que ça. Le jeune homme de 28 ans aimerait travailler dans le monde de la restauration. Pas à titre de grand chef. Servir le café serait parfait.

«Je sais que je mets la barre un peu haut. J'ai une petite déficience qui ne paraît pas», explique-t-il en se penchant au dessus de la table qu'il vient lui-même de nettoyer.

Plus tôt cette semaine, nous avions rendez-vous au McDonald's du secteur Grand-Mère, à Shawinigan. C'est ici que John-Francis a eu le bonheur de découvrir comment ça se passe derrière le comptoir pour commander.

Dans le cadre de la Semaine québécoise de la déficience intellectuelle, l'Association pour la déficience intellectuelle Centre-Mauricie (ADICM) a invité ses membres à vivre l'espace de quelques heures leur métier de rêve.

En acceptant qu'un John-Francis prépare le café pour des clients qui le préfèrent avec ou sans sucre, on lui a permis de vivre de belles rencontres et de gonfler à bloc sa confiance. Avec un peu de chance aussi, sa présence parmi des collègues d'un jour ont brisé quelques préjugés envers les personnes vivant avec une déficiente intellectuelle.

Christine Gélinas était visiblement fière de se retrouver... (François Gervais) - image 3.0

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Christine Gélinas était visiblement fière de se retrouver derrière le micro de Radio Shawinigan qui lui a ouvert ses portes dans le cadre de la Semaine québécoise de la déficience intellectuelle.

François Gervais

Pendant ce temps, dans les studios de Radio Shawinigan, sur l'avenue Broadway, Christine Gélinas n'en revenait pas de pouvoir participer à une vraie émission en compagnie de l'animateur Fernando Gasse. 

«J'ai des petits papillons dans mon coeur! Je suis contente!», a-t-elle répété en applaudissant d'excitation. 

Christine était accompagnée pour l'occasion de Caroline Boucher, directrice générale de l'ADICM, qui a rappelé que l'organisme communautaire regroupe des familles vivant avec une personne présentant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l'autisme. L'ADICM offre un service de répit, des activités récréatives, de l'accompagnement, un camp urbain, du soutien, etc. 

«L'ADICM est un incontournable pour les familles dans un contexte où le réseau de la santé est en perpétuel changement», indique Mme Boucher sous le regard approbateur de Christine qui avait les yeux aussi grands que son sourire derrière le micro. 

«Je les aime tellement!», a-t-elle dit en parlant des animateurs de radio qui remplissent ses journées avec la musique de ses chanteurs préférés.

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