À la mémoire d'un père assassiné

Chaque jour qui passe depuis le tragique décès... (Isabelle Légaré)

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Chaque jour qui passe depuis le tragique décès de leur père, Jean-Guy Frigon, Caroline et Geneviève Frigon ont une douce pensée pour un homme qu'elles considèrent comme le pilier de la famille.

Isabelle Légaré

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Geneviève et Caroline Frigon forment un tandem. Ce sont des soeurs, des meilleures amies qui se comprennent sans se parler.

Difficile de décrire le lien qui unit les deux femmes, sinon que leur relation est fondée sur une confiance réciproque et inébranlable. Ça se voit dans leurs yeux et ça s'entend dans leurs confidences entrecoupées de silences, d'étreintes et de larmes.

Si Jean-Guy Frigon était toujours de ce monde, il dirait à ses filles que rien n'est plus important que la famille, qu'ensemble, les deux soeurs peuvent affronter la vie et ses coups durs, très durs...

Le 29 novembre 2009, l'homme de 56 ans a été tué d'une balle dans le dos alors qu'il se trouvait sur sa terre à bois, à Saint-Édouard-de-Maskinongé.

Cette tragédie est le funeste résultat d'un conflit avec, en toile de fond, le bornage du terrain et une voisine prête à tout pour avoir le dernier mot. Solange Alarie avait fait appel à Yvan Branconnier pour l'aider à éliminer Jean-Guy Frigon et son épouse, Lise Alarie.

Sans réécrire l'histoire qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, rappelons qu'il y a eu deux procès devant jury et qu'à chaque fois, Yvan Branconnier a été reconnu coupable du meurtre prémédité de Jean-Guy Frigon par le biais de la complicité. Il a écopé d'une sentence de prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans.

Solange Alarie? Retrouvée inanimée au moment de son arrestation, en juin 2011. La femme s'était vraisemblablement enlevé la vie avant l'arrivée des policiers.

Un peu plus de six ans se sont écoulés depuis le meurtre de Jean-Guy Frigon, un drame qui s'éternise pour son épouse et ses filles. À la fin octobre 2014, Yvan Branconnier a décidé d'aller en appel du deuxième verdict de culpabilité contre lui et seize mois plus tard, la Cour d'appel n'a toujours pas statué sur la suite des procédures.

La famille de Jean-Guy Frigon en est là, à attendre et à espérer la fin définitive de cette saga judiciaire. Revivre un troisième procès serait au-dessus de ses forces.

Ces dernières années, le plus difficile pour Caroline... (Isabelle Légaré) - image 2.0

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Ces dernières années, le plus difficile pour Caroline et Geneviève Frigon, c'est devoir accepter de vivre différemment, d'éprouver une joie avant d'être rattrapées par un sentiment de tristesse. Ça peut durer une minute ou des heures, le résultat est le même.

Isabelle Légaré

Comme dans un cauchemar

Lorsqu'elles évoquent le souvenir de leur père aimant et aimé, les filles de Jean-Guy Frigon sont frappées à leur tour par la violence de sa mort.

C'est la première fois que Geneviève Frigon, 38 ans, et Caroline Frigon, 36 ans, acceptent de parler publiquement de ce qu'elles ont vécu depuis le 29 novembre 2009, une date qui est imprégnée dans leur tête avec des images qui reviennent en flash-back.

La rencontre a lieu chez Geneviève où Caroline se sent visiblement comme chez elle. 

Les deux soeurs ont grandi à Louiseville, mais ces dernières années, elles habitent dans la région de Montréal où Geneviève est avocate et Caroline, conseillère en ressources humaines. 

Pour engager la conversation et, sans doute aussi, calmer leur nervosité du moment, les deux femmes proposent de jeter un coup d'oeil aux différents portraits de famille accrochés ici et là sur les murs.

«Depuis que papa est décédé, j'ai besoin de m'entourer de photos de mon père, de ma mère et de ma soeur», raconte Geneviève dont le sourire en dit long sur sa fierté d'être une Frigon.

Caroline s'arrête devant l'image de ses parents enlacés, les yeux rieurs. «Cette photo les représente tellement! Ils étaient toujours heureux d'être ensemble», décrit-elle en continuant de regarder le couple qui a été pendant plusieurs années propriétaire d'un restaurant.

La veille du meurtre de Jean-Guy Frigon, toute la famille était réunie à la maison de Saint-Édouard-de-Maskinongé pour y célébrer l'anniversaire de Caroline. Malgré les chicanes de voisinage, cette propriété du rang Ruisseau Plat se voulait un havre de paix pour le couple de gens d'affaires de Louiseville. D'ailleurs, Geneviève avait remarqué que son père, qui s'était toujours beaucoup investi dans le travail, se permettait enfin de vivre du bon temps avec les siens. 

Pour une raison qui leur échappe toujours, Geneviève et Caroline racontent avoir vécu «un moment particulier» avec leur père durant le week-end du 29 novembre 2009. Jean-Guy Frigon leur est apparu plus émotif que d'habitude, en prenant le temps de prendre ses filles dans ses bras et de répéter son amour à chacune d'elles. 

Bouleversée en décrivant la scène, Caroline dit toujours ressentir dans ses veines ce «boost d'énergie» que son père lui a légué ce jour-là. Ni l'un ni l'autre ne pouvait se douter de ce qui allait arriver quelques heures plus tard. 

Après le brunch du dimanche, le père de famille a pris la direction de la forêt en face de sa résidence. Accompagné de son gendre de l'époque, Jean-Guy Frigon s'en allait bûcher tranquillement du bois. 

Une heure plus tard, l'ex-conjoint de Geneviève est revenu complètement affolé à la maison. Il y avait eu des coups de feu, son beau-père avait été atteint. Il était étendu au sol. «Le cauchemar venait de commencer, un drame comme ceux que tu vois à la télé...», laisse tomber Caroline qui était retournée à Montréal depuis la veille au soir. La jeune femme était dans un resto lorsque son cellulaire a retenti et qu'au bout du fil, sa soeur lui a crié que leur père venait «de se faire tirer dans l'épaule».

Caroline a d'abord cru qu'il avait été touché accidentellement par un chasseur et que sa vie n'était pas en danger. Rapidement par contre, elle a dû se rendre à l'évidence. Tel un automate, sa soeur aînée lui a annoncé que les ambulanciers étaient en train de procéder aux manoeuvres de réanimation. «Mais te rends-tu compte de ce que ça veut dire?», a hurlé Caroline qui ne se souvient pas d'avoir réagi ainsi. 

C'est Geneviève qui le lui rappelle. Elle aussi a des trous de mémoire. Dans cet instant de panique généralisée, la jeune femme avait la tête vide, détachée de ses émotions. Elle était en mode survie.

Assises autour de la table de cuisine, les deux soeurs racontent la journée du 29 novembre 2009 comme si elles la revivaient en temps réel. Geneviève et Caroline pleurent, se consolent, reprennent leur souffle puis trouvent la force de sourire en pensant à leur père.

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Cette photo de famille a été prise la veille du meurtre de Jean-Guy Frigon qui est entouré ici de son épouse, Lise Alarie, et de ses filles, Geneviève et Caroline, dont c'était l'anniversaire.

Esprit de famille

Lise Alarie a préféré ne pas se joindre à ses filles pour cette entrevue. La dame, qui habite toujours la maison familiale de Saint-Édouard-de-Maskinongé, se sent incapable de partager sa souffrance qui se prolonge comme l'absence de son mari. 

Mère et filles ont réagi différemment au décès de Jean-Guy Frigon. «Pour ma part, ça a été très difficile. Je ne peux même pas dire, encore aujourd'hui, si l'acceptation de ce qui est arrivé est là...», reconnaît Geneviève qui refuse néanmoins de se poser en victime. 

Elle se tourne plutôt vers sa cadette en louant sa sérénité. «Caroline vieillit avec une très grande sagesse. Je ne sais pas comment elle gère ça, mais elle est beaucoup plus calme et raisonnée», décrit Geneviève avec admiration pour sa soeur qui, en apprenant l'assassinat de leur père, a eu le réflexe de mettre sa propre douleur en suspens pour soutenir sa mère complètement dévastée. 

Ces dernières années, le plus difficile pour Geneviève et Caroline, c'est devoir accepter de vivre différemment, d'éprouver une joie avant d'être rattrapées par un sentiment de tristesse. Ça peut durer une minute ou des heures, le résultat est le même. «Ça nous défait...», laisse tomber Caroline.

Aussi souvent que possible, l'épouse et les filles de Jean-Guy Frigon se donnent rendez-vous à Montréal ou à Saint-Édouard-de-Maskinongé. Ensemble, elles arrivent à s'accrocher aux petits bonheurs qui passent. 

Un peu plus chaque fois, Caroline et Geneviève se réjouissent de voir leur mère faire preuve d'une force d'âme qu'elles ne lui soupçonnaient pas. 

«Pour maman, ses enfants c'est tout son monde. Chaque fois qu'on lui parle, elle nous répète à quel point la famille, c'est important», soulignent Geneviève et Caroline qui lui en sont très reconnaissantes. 

Lorsque leur mère parle ainsi, les deux soeurs croiraient entendre leur père.

Yvan Branconnier... (Photo: Archives, Sylvain Mayer, Le Nouvelliste) - image 4.0

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Yvan Branconnier

Photo: Archives, Sylvain Mayer, Le Nouvelliste

L'affaire Branconnier en 12 dates

> 29 novembre 2009: Jean-Guy Frigon est assassiné par balles dans un boisé près de sa résidence à Saint-Édouard-de-Maskinongé.

> 16 juin 2011: Yvan Branconnier est arrêté sur les lieux de son travail pour le meurtre prémédité de M. Frigon. Il comparaît le lendemain. Solange Alarie est retrouvée morte au moment de son arrestation.

> 20 décembre 2011: Branconnier tente d'obtenir à quelques reprises sa libération provisoire devant la Cour supérieure mais en vain. Il obtient finalement gain de cause devant la Cour d'appel.

> 21 décembre 2011: Quelques heures après sa libération, Branconnier est aussitôt arrêté pour avoir menacé son frère et enfreint les conditions de sa remise en liberté.

> 14 mai 2012: Il est déclaré coupable de menaces de mort et de bris d'engagements au terme d'un procès.

> 28 juin 2012: La liberté qui lui avait été accordée par la Cour d'appel est révoquée en Cour supérieure.

> 11 mars 2013: Début du premier procès devant jury pour le meurtre au premier degré de Jean-Guy Frigon et tentative de meurtre contre le gendre de celui-ci.

> 23 mars 2013: Le jury le déclare coupable du meurtre au premier degré de M. Frigon et d'avoir déchargé une arme avec insouciance en direction du gendre. Branconnier est condamné à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans.

> 20 juin 2014: La Cour d'appel accueille la requête des avocats de la défense et ordonne la tenue d'un nouveau procès.

> 15 septembre 2014: Début du second procès devant jury.

> 7 octobre 2014: Le jury le condamne pour meurtre au premier degré mais l'acquitte sur le chef de tentative de meurtre. La sentence demeure cependant la même.

> Fin octobre 2014: Le jugement est une fois de plus porté en appel par les avocats. Aucune décision n'a encore été rendue par la Cour d'appel.

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