Déversement d'eaux usées: un goût amer pour Heidi Levasseur

Heidi Levasseur... (Le Soleil)

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Heidi Levasseur

Le Soleil

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(Trois-Rivières) La sirène connaît le fleuve Saint-Laurent sur le bout de ses doigts, pour y avoir nagé à plusieurs reprises. Si Heidi Levasseur a pu constater de visu la qualité douteuse de ces eaux, elle admet aujourd'hui que ce n'est pas demain la veille qu'elle y relèvera de nouveaux défis. La décision de la Ville de Montréal de déverser des milliards de litres d'eau usée sans décontamination préalable a convaincu la Trifluvienne de ne plus y tremper le petit orteil.

«Je trouve ça très désolant», lance-t-elle d'emblée au bout du fil. «Je voulais refaire le fleuve l'été prochain avec un bon ami à moi, un nageur de niveau national, et à cause du déversement, on remet en question ce parcours. Je ne veux pas me rendre malade. C'est dommage parce que le fleuve, c'est un peu le coeur du Québec qui relie les deux plus grandes villes. Je suis très attachée sentimentalement au fleuve. Son eau coule dans mes gènes.»

«C'est déjà une eau qui n'est pas sûre», renchérit-elle. «Ce n'est pas une eau qui est considérée comme baignable, alors c'est certain que ce déversement va avoir des impacts. Dans les deux dernières années, je n'ai pas eu de problème, mais j'en avais eu en 2010.»

En 2010, donc, on se rappellera que Heidi Levasseur nageait les 250 kilomètres fluviaux qui s'étirent entre Longueuil et Lévis. Plus de 48 heures de natation contre vents et marées et où, à de multiples reprises, les effluves du Saint-Laurent ont bien failli lui secouer l'estomac. Des remugles nauséabondes persistaient à chaque brasse, particulièrement en face de Montréal, de Sorel-Tracy et de Trois-Rivières.

«Lorsque je suis arrivée à Sorel-Tracy en 2010, la ville m'avait révélé des données quant à la qualité de l'eau. Les gens me trouvaient très courageuse d'y nager, car la qualité de l'eau était vraiment hors norme, voire dangereuse pour la santé. J'avais effectivement remarqué des odeurs d'égout, des odeurs d'ordure. À l'entrée de la rivière des Mille-Îles, par exemple, je sentais la texture de l'eau, sans compter la couleur qui n'était pas pareille. À Trois-Rivières, j'ai remarqué beaucoup d'huile et de gaz à la hauteur du port, ça sentait tellement mauvais que j'en ai eu mal au coeur», se rappelle la nageuse. «À la hauteur de la Wayagamack, dans le secteur Cap-de-la-Madeleine, il y a un rejet de l'usine qui m'a obligée à nager plus loin. Il y a un genre de bouillon à certains endroits, comme une mousse.»

Malgré tout, en 2014, Mme Levasseur refait le même trajet, toujours à la nage. Si elle escomptait battre son record personnel et sauter à nouveau à l'eau l'an prochain, la nageuse marathonienne avoue qu'elle laissera peut-être tomber son périple. Après tout, avoue-t-elle, ce n'est pas les cours d'eau qui font défaut au Québec.

Le plus désolant dans toute cette histoire, à son avis, c'est que le fleuve Saint-Laurent n'est pas un plan d'eau comme les autres. Principale artère maritime du Québec, comme une aorte par où transige le sang vers le coeur, Mme Levasseur ne cache pas que l'eau souillée qui participe actuellement à la dégradation des berges en particulier, du fleuve en général, lui laisse un goût amer dans la bouche. «C'est comme si on ne se respectait pas, comme si on se rendait totalement indigne», résume-t-elle.

«Lorsque j'ai appris la nouvelle, ça m'a beaucoup attristée. C'est comme si on n'en prenait pas assez soin, du fleuve. Le fleuve, ce n'est pas un cours d'eau ordinaire. C'est, dans notre histoire, la voie principale qui nous a amenés à occuper le territoire. Le fleuve, c'est notre sang. C'est quasiment ce qui coule dans nos veines. Ça pourrait être un endroit où les gens vont se baigner, vont se retrouver, mais non...»

Les milliards de litres d'eaux usées qui ont été déversés la semaine dernière par la Ville de Montréal ne seront pas, selon elle, sans décupler l'état déjà désastreux du fleuve. Si Mme Levasseur admet qu'elle n'est ni biologiste, ni une experte en assainissement des eaux, elle lance du même souffle avoir fréquenté le Saint-Laurent d'assez près pour avoir son mot à dire. Avec le recul, elle ne comprend pas pourquoi le maire Denis Coderre n'a pas préparé davantage la réfection de son réseau d'eaux usées, une planification qui aurait pu lui permettre de ne pas souiller davantage l'ensemble du Québec.

Notons qu'une récente étude menée par l'Université de Montréal tend à démontrer que le rejet effectué par Montréal n'est pas sans conséquences. Effectivement, il appert que si certaines berges ont été épargnées, d'autres ont subi les contrecoups de cet afflux massif de contaminant. Par exemple, au parc du Fort-de-Pointe-aux-Trembles, la concentration mesurée a été multipliée par 10 quelques jours après le déversement.

Chaque année, 45 000 déversements d'eaux usées dans le fleuve, accidentels ou volontaires, sont enregistrés au Québec.

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