Il y a 50 ans, un accident sur le chantier du pont Laviolette faisait 12 victimes

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Maurice Perron a évité de justesse de se retrouver parmi les victimes de l'explosion survenue sur le chantier du pont Laviolette le 7 septembre 1965.

Photo: Olivier Croteau Le Nouvelliste

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Marie-Josée Montminy
Le Nouvelliste

(TROIS-RIVIÈRES) Le mardi 7 septembre 1965 à 16 h 10, Maurice Perron savait qu'il venait d'échapper à la mort. Au même moment, Jean-Guy Pouliot devinait qu'il venait de perdre son frère Réjean dans l'explosion d'un pilier du pont Laviolette en construction. Cinquante ans après les événements, Maurice Perron évoque encore le destin pour expliquer son sort, alors Jean-Guy Pouliot continue de croire que le drame aurait pu être évité.

Originaire de Montréal, Maurice Perron est arrivé à Trois-Rivières en mars 1965 comme contremaître électricien sur le chantier de la construction du pont qui allait enfin relier Trois-Rivières et la rive sud du Saint-Laurent. «Le mardi 7 septembre fut une journée funeste sur le chantier», raconte-t-il. «Le premier pilier, le caisson N2, situé sur le côté nord à 780 pieds de profondeur dans l'eau, explosa. Dix minutes avant, j'étais sur le caisson», poursuit l'homme de 75 ans, maintenant établi à Beauharnois.

À 16 h 05, heure exacte de la déflagration, M. Perron était retourné à terre pour aller chercher un téléphone. Il montait à bord du bateau devant le ramener au caisson N2, quand il entendit un «boum». «J'ai vu s'élever dans les airs une montagne de poussière, des planches, des madriers et des bouts d'acier», se souvient-il en parlant de l'accident qui a causé la mort de 12 hommes cette journée-là. Six d'entre eux travaillaient sur le caisson, alors que les autres étaient à l'intérieur.

Les dépouilles des ouvriers qui travaillaient à l'extérieur ont été repêchées peu après le drame, tandis que les restes des six autres victimes, à l'intérieur du caisson, ont été récupérés plus d'un an après. «Heureusement que ça ne s'était pas produit la veille, le jour de la fête du travail, car il y avait 150 ouvriers sur ce caisson», fait remarquer Maurice Perron.

Le contremaître électricien avait témoigné à l'enquête présidée par le juge Jacques Trahan à l'automne 1965. L'enquête avait rendu un verdict de «mort violente accidentelle» en ce qui concerne les six victimes dont on avait retrouvé les corps, et avait identifié une fissure à la base du caisson comme cause de l'explosion.

L'accident du 7 septembre 1965 sur le chantier du pont Laviolette fut sans contredit le plus tragique auquel M. Perron aura assisté dans sa longue carrière d'électricien sur différents chantiers, dont ceux du pont Mercier à Montréal, de la centrale hydro-électrique de Beauharnois et de la centrale Twin Falls au Labrador.

«Pour moi il y a un destin», répète M. Perron pour justifier la chance qu'il a eue ce jour-là d'avoir évité de quelques minutes une mort certaine.

Quand il évoque les victimes de la tragédie, 50 ans plus tard, M. Perron mentionne Réjean Pouliot, qui complétait des études en génie à Montréal. Le Trifluvien de 24 ans en était à sa dernière journée sur le chantier avant de retourner à Montréal pour entreprendre la session universitaire. Son corps a été partiellement extirpé du fond du caisson 13 mois après le drame.

Cinquante ans plus tard, un des frères de Réjean Pouliot, Jean-Guy, laisse transparaître une certaine amertume quand il parle du drame.

«J'avais peur que ça saute. Je lui disais de ne plus aller travailler là. Je l'ai vu partir aller travailler ce jour-là. C'était sa dernière journée. Je savais qu'il commençait à 16 h. Dix minutes plus tard, il était mort. Quand j'ai appris à la radio l'explosion du caisson, je me suis tout de suite dit que mon frère était dans le fond», raconte Jean-Guy Pouliot, qui se demande si l'accident aurait pu être évité, sans toutefois mettre le blâme sur qui que ce soit.

«Ma mère est décédée en 2001 à 101 ans. Mes frères, mes soeurs et ma mère: tout le monde a eu de la misère à passer à travers ça. Chaque fois que je passe sur le pont ou sous le pont sur la rue Notre-Dame, je pense à mon frère et ça me rappelle le drame», conclut-il.

On aperçoit sur la photo les caissons qui... (Source: Maurice Perron) - image 2.0

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On aperçoit sur la photo les caissons qui servaient à la construction des piliers du pont.

Source: Maurice Perron

La méthode de construction

Le Nouvelliste du 8 septembre 1965 décrivait ainsi la méthode de construction des piliers du pont: «Un caisson d'acier aux dimensions du pilier était amené sur l'emplacement du N-2. Ce caisson avait la forme d'une boîte à fond évidé. Étape par étape, on éleva un mur de ciment de même dimension que celui du caisson, qui sous le poids commença à s'enfoncer dans l'eau.

À l'intérieur, pour éviter que le mur ne cède sous la pression de l'eau, on avait commencé à couler du ciment, en laissant 24 cellules ou trous. Au moment de l'accident, chacune de ces 24 cellules partait du caisson à 30 pieds sous le lit du fleuve ou à 80 pieds sous l'eau et montait au dessus du niveau de l'eau. Elles étaient coiffées de cylindres parfaitement visibles.

Pour dégager le sol, sous le caisson, et lui permettre de s'enfoncer, des ouvriers descendaient tout au fond et à l'aide de boyaux à eau à forte pression, rendaient le sol en boue. Cette boue était alors pompée à l'extérieur. Les ouvriers étaient descendus au fond par un tuyau installé dans l'une des cellules.

Sous le caisson, les ouvriers avaient une hauteur d'environ cinq pieds pour se déplacer. Pour tenir l'eau à l'extérieur du caisson, il fallait tenir tant dans le caisson que dans chaque cellule une forte pression d'air. Sous la violence du choc, quelques-uns des cylindres fermant les cellules ont sauté. L'eau n'était plus retenue, on peut conclure qu'elle s'est rapidement introduite dans le caisson et les cellules, entraînant la mort des hommes qui y travaillaient.»

L'explication de Maurice Perron

«La pression d'air avait été mise trop vite dans les cylindres. Il aurait fallu attendre 28 jours pour que le béton qui retenait ces cylindres de métal ait eu le temps de durcir, pour avoir la bonne résistance de compression et se marier avec la dernière coulée de béton», explique le contremaître électricien retraité Maurice Perron en faisant référence au procédé de construction des piliers du pont.

«Ça ne faisait pas 28 jours que la coulée avait été effectuée. Alors en enlevant le couvercle du bas, la pression s'accentuait sur le couvercle du haut et l'air s'est infiltré entre les deux coulées de béton. La pression d'air a soulevé cette masse de béton d'un bloc, en poussant le cylindre N4 dans les airs, plus haut que la masse, faisant éclater les murs de cette partie», poursuit M. Perron, qui avait échappé à une mort probable l'après-midi du 7 septembre 1965.

Les 12 victimes de l'explosion:

Michel Dalcourt, 21 ans, de Trois-Rivières

Réjean Pouliot, 24 ans, de Trois-Rivières

Jean-Guy Bolduc, 27 ans, de Cap-de-la-Madeleine

Vénéré Cloutier, 32 ans, de Notre-Dame-du-Mont-Carmel

Normand Cloutier, 24 ans, de Notre-Dame-du-Mont-Carmel

Léopold Bédard, 28 ans, de Notre-Dame-du-Mont-Carmel

Gilles Arvisais, 28 ans, de Notre-Dame-du-Mont-Carmel

Raymond Hamel, 40 ans, de Repentigny

Bruno Landry, 40 ans, de Trois-Rivières (ou de Repentigny, selon les sources)

Laurier Gagnon, 26 ans, de Hull

John Henry Muise, 28 ans, de Montréal

André Gauthier, 24 ans, de Montréal

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