À dix jours de perdre 201 065 $

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Pour Ghyslain Parent, les professeurs universitaires ne doivent pas hésiter à descendre de leur tour d'ivoire pour rendre à la société ce que la société leur a préalablement donné.

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Olivier Gamelin
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Alors qu'il était enfant, M. Alphonse (nom fictif) a été abusé par des prêtres qui dirigeaient l'école de réforme où il coulait des jours pas très heureux. Dès l'âge de six ans, et ce, pendant 10 ans, M. Alphonse a subi les fantasmes et la violence de ses supérieurs. Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, la Cour vient de lui accorder un montant compensatoire de 201 065 $. Un baume sur les plaies d'une vie de misère. Un dédommagement auquel il n'aurait jamais eu droit si ce n'avait été du professeur Ghyslain Parent de l'Université du Québec à Trois-Rivières.

La vie de M. Alphonse n'est pas parsemée d'embûches, elle est une longue suite ininterrompue d'embûches. Aux séquelles émanant des abus dont l'enfant a été victime, l'adulte a traversé moult rivières au débit parfois redoutable, sans veste de flottaison, de l'alcoolisme à la toxicomanie, en passant par les problématiques de santé mentale, la judiciarisation, la violence physique et psychologique, l'exclusion sociale et familiale, les crises suicidaires à répétition, les tentatives de meurtre sur sa personne, jusqu'au cancer qui le ronge actuellement et qui pourrait bien enfoncer le dernier clou dans sa tombe.

Lorsqu'il a reçu, il y a quelques mois, un questionnaire destiné à valider sa légitimité à faire partie d'un recours collectif intenté contre la communauté religieuse où il avait été battu et violé, M. Alphonse s'est senti bien démuni. Analphabète, il ne comprenait pas un traître des mots qui noircissaient les pages du document d'un demi-pouce d'épaisseur. Qui plus est, moins de dix jours le séparaient de la date limite pour déposer sa candidature, sans quoi il serait tout bonnement exclu. C'est alors que, via l'Association des victimes de prêtres, M. Parent est entré dans la danse. «Ce gars-là n'avait personne pour l'aider», note le professeur au Département des sciences de l'éducation et auteur de plusieurs ouvrages sur la prévention du suicide.

Notons qu'un professeur d'université doit remplir quatre tâches spécifiques: l'enseignement, la recherche, la direction pédagogique et les services à la collectivité. C'est via ce dernier volet de ses tâches universitaires que M. Parent s'est engagé auprès de M. Alphonse. Symbole, s'il en est, les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois le jour de Pâques, d'abord dans la cafétéria de l'hôpital où ce dernier recevait ses traitement. Trois heures en tête-à-tête où le malade a exposé en long et en large les menus détails des sévices dont il avait souffert. Trois jours de travail plus tard, M. Parent déposait sur la table du juge un volumineux dossier relatant toute la misère du monde bouillonnant dans les veines d'un seul homme.

«Ce monsieur a eu une vie d'enfer, il en vit encore les séquelles, il est peut-être en train de mourir, mais il a eu un beau chèque de 200 000 $», se réjouit humblement M. Parent. Somme toute, malgré l'argent, les séquelles directes inhérentes aux abus sont nombreuses: anxiété, cauchemar, sentiment dépressif, honte, culpabilité, humiliation, baisse d'estime, énurésie, difficulté de sommeil, difficultés interpersonnelles, difficultés au plan sexuel, consommation d'alcool, de drogues, idées suicidaires, etc.

M. Parent se dit fier d'avoir mis son temps et son expérience au service des plus démunis. «J'ai toujours préféré être du côté des victimes», résume-t-il. Lorsqu'il a appris, il y a quelques jours et de la bouche du juge, que M. Alphonse serait dédommagé, M. Parent n'a pu s'empêcher de souffler une pensée vers les enfants de Duplessis qui, en juin 2001 et moyennant une somme moyenne de 25 000 $ octroyée par le gouvernement du Québec, ont dû renoncer à toute poursuite contre l'Église catholique.

Quant à savoir ce que M. Alphonse fera de son argent, M. Parent estime que cet aspect de la question n'est pas de son ressort. «Moins on juge, plus on aide, ou plus on juge, moins on aide», lance-t-il, reprenant là une phrase qu'il dit répéter en écho à ses étudiants.

Notons que M. Alphonse fait parti d'un groupe de 111 victimes qui ont reçu chacune entre 100 532 $ et 201 065 $, pour un total de près de 14 millions $.

Inspirer ses collègues

De deux choses l'une, si M. Parent souhaite taire et le nom véridique de M. Alphonse, et la communauté religieuse visée, c'est avant tout pour protéger la victime et ne pas risquer de tourner inutilement les lumières sur elle. Deuxièmement, il souhaite que ses collègues universitaires soient inspirés par ce type de «service à la collectivité». S'il comprend qu'il est plus sexy pour un prof d'être membre d'un prestigieux conseil d'administration, il croit ferme que les enseignants doivent descendre de la tour d'ivoire où ils sont parfois juchés.

«C'est ça que je veux laisser comme message à mes collègues: ça vaut la peine. On a le devoir de rendre à la société, parce que la société nous a beaucoup donné. On doit aider le pauvre monde. Probablement beaucoup de profs peuvent le faire, particulièrement dans le domaine des relations humaines», suggère-t-il, et ce, d'autant plus à l'heure de «l'austérité».

«À cause de l'austérité, un paquet d'organismes ont été coupés et ne reçoivent plus de subvention. Je suis extrêmement déçu de ça, car ils viennent en aide à des pauvres et des opprimés qui n'ont absolument rien», déplore-t-il. Autant d'organismes qui, M. Parent en est convaincu, ouvriraient grandes leurs portes aux professeurs universitaires nourris par le désir d'aider, à leur tour, le «pauvre monde».

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