CHSLD: «tout se bouscule tout le temps»

Lorsqu'ils ont vu la vidéo, les deux préposés... (PHOTO: LA PRESSE)

Agrandir

Lorsqu'ils ont vu la vidéo, les deux préposés ont souhaité joindre leur voix à celles qui, depuis sa diffusion, se sont élevées pour mettre en relief l'essoufflement de ce corps de métier qui s'active sur la première ligne des centres d'hébergement de soins de longue durée.

PHOTO: LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Olivier Gamelin
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Lorsqu'ils ont vu la vidéo filmée à la résidence Cooke et montrant deux résidents couchés sur le sol pendant au moins trois minutes, François et Annie [noms fictifs] se sont, comme plusieurs, offusqués. En même temps, ils se sont dits que trois minutes, ce n'est rien à côté du quotidien où ils évoluent. «Si tout le monde était ramassé en trois minutes, ce serait bien», avoue Annie qui travaille en CHSLD depuis environ dix ans. François partage cet avis. Il y besogne depuis plus de 25 ans.

Lorsqu'ils ont vu la vidéo, donc, les deux préposés ont souhaité joindre leur voix à celles qui, depuis sa diffusion, se sont élevées pour mettre en relief l'essoufflement de ce corps de métier qui s'active sur la première ligne des centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD). Selon eux, cet essoufflement, par ricochet, mine la qualité de vie des résidents.

Ils ont accepté de parler, «mais sous le couvert de l'anonymat», insistent-ils.

«Si je parle, ils [les administrateurs] ne me lâcheront pas», lance d'emblée François. À ses yeux, les conséquences négatives sont inévitables si l'on apprend qu'il a pris position publiquement. «Quand ils décident de s'acharner sur quelqu'un, ils tapent sur le clou jusqu'à ce qu'il s'enfonce», renchérit Annie.

Ainsi, François et Annie sont d'avis que le nombre de préposés alloués pour chaque tranche de résidents, fixé à un pour treize, est nettement insuffisant. Un ratio à la source de bien des problèmes, estiment-ils, tel les chutes. Les deux travailleurs ont ainsi tenu à commenter l'affirmation lancée en conférence de presse par Martin Beaumont, président-directeur général du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Mauricie et du Centre-du-Québec, pour qui un délai de trois minutes, avant qu'une personne ne soit prise en charge après une chute, était somme toute «raisonnable».

«C'est plus long que ça encore», répond aussitôt Annie. «Parfois c'est plus court que ça, tout dépend des lieux physiques, parfois ça peut être moins long parce qu'on voit pratiquement la chute, mais ça peut aussi être dix, quinze minutes, même des fois pas loin d'une demi-heure. Et des fois, même, on ne sait pas ça fait combien de temps qu'ils sont à terre parce qu'on était dans une autre chambre ou qu'on était parti souper. Des fois on s'adonne à passer devant une chambre et il y a un résident à terre. On a une routine à faire, alors quand on voit une personne à terre, on ne sait pas depuis combien de temps elle s'y trouve. C'est sûr qu'on n'arrive pas en dedans de cinq minutes», relate Annie.

Même les témoins sonores placés dans certaines chambres, tel les tapis qui avertissent les préposés lorsqu'un résident tente de se lever de son lit, voire chute au sol, même ces témoins, donc, ont leurs limites. Annie estime que chaque jour les témoins se font entendre, mais souvent en vain. Les préposés aux bénéficiaires n'ont tout simplement pas le temps de valider l'urgence de la situation. «Des fois, oui, on l'entend,

mais...».

Fier d'une expérience de préposé longue d'un quart de siècle, François insiste pour dire que la clientèle en CHSLD s'alourdit depuis plusieurs années. Problèmes cognitifs, mobilité de plus en plus réduite, «lorsque j'ai commencé les résidents allaient faire des commissions en auto», se rappelle-t-il. Cette réalité, additionnée au «manque de temps» - une expression qui reviendra régulièrement dans son témoignage -, lui fait dire qu'il fait «une job humaine dans un milieu inhumain». «Tout se bouscule tout le temps», insiste-t-il.

Par exemple, le temps qui est alloué pour nourrir les résidents moins autonomes est tout simplement déficient. «Une bouchée n'attend pas l'autre. Lorsqu'on demande à la personne si elle a encore faim, on espère qu'elle va nous dire non», révèle-t-il. «On n'a pas le temps de les faire boire ben ben non plus. Après trois ou quatre gorgées, le verre est à moitié plein, mais on doit passer au suivant.»

«Tu n'as aucun temps de qualité avec ton résident, quand tu disposes de seulement sept minutes dans une chambre», assure Annie, en affirmant que même l'hygiène corporelle souffre de ce «manque de temps». «Face, fesses pis fuck le reste, ça ressemble pas mal à ça. Un bain par semaine, juste ça, je trouve ça inhumain. S'il y avait plus de préposés, c'est sûr que les résidents auraient de meilleurs soins.»

«C'est inconcevable de mettre quelqu'un sur une toilette en train de déféquer et de mettre ses bas en même temps, puis de laver son dentier. Faut se grouiller sinon on manque de temps. Dans ma tête, ça ne se fait pas. On agit comme ça pour économiser du temps. Le facteur temps joue beaucoup au quotidien. Souvent j'ai failli m'en aller de mon travail, mais je suis entré dans le moule, je suis resté», note François.

François et Annie n'avancent pas de solutions miracles pour garantir les meilleurs soins possibles aux résidents des CHSLD, sinon qu'il «manque de personnel. C'est toujours ça qui revient», souligne François. Tout ce qu'ils souhaitent, c'est un peu de temps supplémentaire pour leur permettre de répondre aux besoins des personnes dont ils ont la charge. «Il faut évaluer le temps selon l'état physique de chaque résident. Il faut gérer le nombre d'employés que ça prendrait en fonction de la clientèle», avance Annie.

«Ce n'est pas de la sensation que je veux faire avec mon témoignage, je veux que les choses bougent», conclut-elle.

À la direction du CIUSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec, on a refusé d'émettre tout commentaire, relayant les questions au moment de la conférence de presse qui annoncera les conclusions du rapport d'enquête interne déclenché après la diffusion de la vidéo.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer