Préposée aux bénificiaires: «Il faut être partout en même temps»

La résidence Cooke.... (PHOTO: ÉMILIE O'CONNOR)

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La résidence Cooke.

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Olivier Gamelin
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Danika Paquin a oeuvré pendant cinq ans comme préposée aux bénéficiaires avant de démissionner. La jeune femme de 34 ans «n'en pouvait plus». Après cinq ans, elle était «vidée». Cinq ans qui l'ont menée au bord du gouffre de l'épuisement professionnel. Lorsqu'elle a visionné la vidéo montrant deux personnes âgées gisant pendant de longues minutes sur le sol de la résidence Cooke, elle n'a pas été surprise. Choquée plutôt.

«Mon métier m'a détruite autant physiquement que psychologiquement», écrit d'emblée Mme Paquin dans sa lettre de démission qui, aussitôt publiée sur les réseaux sociaux, a été lue plus de 40 000 fois. «Avoir entre 12 et 16 patients pour une seule préposée c'est, selon mon jugement, inhumain! Comme j'aimerais vous faire visualiser!»

Justement, avoue-t-elle, les images filmées à la résidence Cooke viennent «prouver mes dires». «Quand j'ai vu la vidéo, je me suis dit: ''ah mon dieu! J'espère que ça va faire bouger les choses.'' J'ai écrit quelque chose qui a fait beaucoup réagir, là on voit une vidéo qui peut très bien s'associer à ce que j'ai écrit», mentionne Mme Paquin.

À l'instar de ses collègues et faisant écho aux revendications de son ancien syndicat, la jeune femme dénonce le ratio établi entre préposé et résidants, d'autant que, plus souvent qu'autrement, ce ration n'est pas respecté.

«Même douze, je trouve ça énorme. Passe une journée complète dans une garderie, par exemple, avec douze enfants de deux ans qui portent encore une couche... Encore, les enfants sont petits, ils sont faciles à lever. Alors rentre dans une résidence ou dans une aile hospitalière avec le même nombre de personnes, mais cette fois avec des problèmes cognitifs, des personnes qui n'écoutent pas forcément les règles, qui tentent de se lever de leur fauteuil mais qui oublient qu'elles ne sont pas capables de marcher, des personnes qui tombent, qui pèsent plus de cent, deux cents livres... Ces personnes, il faut changer leur culotte quand même, il faut les laver, il faut les surveiller pour ne pas qu'elles tombent, il faut être partout en même temps», en somme une charge de travail qui va bien au delà des capacités d'un seul préposé.

Selon Mme Paquin, il est donc irréaliste de songer qu'un travailleur, même débordant de bonne foi, puisse répondre aux besoins de base de douze, quatorze, seize résidants sans tourner les coins ronds. «J'ai déjà travaillé dans une shop de bois et c'est un vrai travail à la chaîne. C'est ce qu'on nous demande de faire avec les humains?», se questionne la jeune mère.

Avec les humains, justement, où peut-on tourner les coins ronds? «Si quelqu'un déborde dans sa culotte, certains vont dire: je vais aller à ma pause et je vais le faire en revenant. Mais moi je ne me le permettais pas. Je ne voudrais pas que ma mère reste là-dedans. Alors tu changes la personne. Puis tu arrives pour partir à ta pause, mais là il y a quelqu'un qui a soif et qui demande un verre d'eau. Quand tu as soif, c'est tout de suite, alors tu donnes le verre d'eau», relate Mme Paquin. «Ne pas tourner les coins ronds, ça mène nécessairement vers l'épuisement.»

Tourner les coins ronds, donc? On coupe toujours dans les besoins de base, insiste-t-elle. «Prendre soin de quelqu'un, ce n'est pas lui crémer le dessous des pieds. Prendre soin, c'est offrir les besoins de base. Et les besoins de base c'est, par exemple, bien savonner les parties génitales et prendre le temps de bien les rincer. Personne n'aime ça avoir du savon séché.» Tourner les coins ronds, c'est donner le repas d'un résidant en trois bouchée faute de temps. Tourner les coins ronds, c'est laisser un résidant en pyjama toute la journée. Tourné les coins ronds, c'est laisser un résidant qui a chuté sur le sol pendant deux, trois minutes, voire davantage. 

En cinq ans de pratique, Mme Paquin assure que les coins se sont usés jusqu'à l'épuiser complètement.

Après cinq ans, «je n'étais plus capable. J'ai pleuré beaucoup dans le bureau de mon boss, et je ne suis pas le genre de personne qui va se plaindre», observe la jeune femme.

Se plaindre, c'est briser le mur du silence derrière lequel sont emmurés d'autres Danika Paquin, d'autres intervenants de première ligne qui hésitent à dénoncer les «coins ronds» par peur de représailles. «À l'intérieur, les gens chialent beaucoup, mais jamais ils ne vont s'afficher publiquement comme je l'ai fait parce qu'ils ont peur de perdre leur job.»

«Je me suis vidée, comme si j'avais attrapé une ''écoeurantite'' aiguë», conclut Mme Paquin qui, malgré elle, malgré son désir d'aider autrui, a mis une croix définitive sur sa carrière de préposée aux bénéficiaires.

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