Résidence Cooke: le ministère de la Santé enquêtera

Au centre, le PDG du Centre intégré universitaire... (Photo: Émilie O'Connor)

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Au centre, le PDG du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec, Martin Beaumont, épaulé à sa droite de Sébastien Rouleau, directeur adjoint au soutien à l'autonomie des personnes âgées, et Louis Brunelle, directeur des ressources humaines, communications et affaires juridiques.

Photo: Émilie O'Connor

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Olivier Gamelin
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Préoccupé par les images qu'il a vues, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, a demandé à son ministère de faire la lumière sur les événements survenus mercredi dernier à la résidence Cooke de Trois-Rivières. Une enquête qui s'additionne à celle lancée par la haute administration du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Mauricie et du Centre-du-Québec.

« Le ministre a été mis au fait [de la situation] et a déclenché une enquête », a confirmé au Nouvelliste Marie-Ève Morneau, attachée politique aux communications au cabinet du ministre Barrette. « Une enquête du ministère est présentement ouverte. Ce n'est pas pour rien que le ministre a demandé cette enquête, il est préoccupé. »

Parallèlement, lors d'un point de presse organisé à la dernière minute, samedi, et animé par le président-directeur général du CIUSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec, Martin Beaumont, on assure ne pas prendre la chose à la légère. Du même souffle, même s'il se dit « sensible » à la situation, M. Beaumont invite la population et les médias à ne pas provoquer une tempête dans un verre d'eau.

Rappelons que dans Le Nouvelliste de samedi, on rapportait que deux personnes âgées résidant au centre Cooke avaient chuté de leur lit et, pendant plus de deux minutes et trente secondes, au minimum, étaient demeurées sur le plancher, de tout leur long, sans recevoir l'aide appropriée. Aucun préposé ne semblait présent à l'étage. Une visiteuse, Johanne Panneton, avait alors croqué la scène sur son téléphone cellulaire, vidéo qui a aussitôt été diffusée à grande échelle sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels nationaux.

De l'avis de M. Beaumont, deux minutes et trente secondes est un délai « raisonnable » et « acceptable ». « Peut-être que deux minutes, deux minutes trente vous semblent un délai trop long? Je vous rappelle que nous sommes en milieu de vie. Je vous invite, dans votre milieu, dans votre résidence, à appeler l'ambulance, et je vous garantis que vous n'aurez pas un taux de réponse en bas de deux minutes », croit M. Beaumont.

Lorsqu'on lui demande à partir de combien de minutes le laps de temps avant d'intervenir devient inacceptable, M. Beaumont avoue ne pas pouvoir répondre à cette question. « Un délai, pour une ambulance, c'est entre quinze et trente minutes, en région éloignée c'est quarante-cinq minutes. Est-ce que ça, c'est acceptable? Dans toute situation d'urgence, ce qui est important c'est d'agir rapidement, et je considère que notre personnel a agi avec promptitude. »

M. Beaumont a tenu a informer la population que les chutes étaient nombreuses en centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD) et qu'elles font partie du quotidien. « Sur l'unité où l'événement est arrivé, plus de 90 % des gens qui résident dans leur maison [à la résidence Cooke], dans leur milieu de vie, sont des gens à très haut potentiel de chute, et même des chuteurs [sic] récidivants. Des gens qui peuvent chuter de trois à quatre fois par jour. Dans nos CHSLD, chaque année, on compte plus de 2000 chutes », souligne-t-il.

« Le potentiel de chute est très élevé. On espère qu'elles arrivent une à la fois, on espère qu'elles n'arrivent pas durant les heures du souper, mais malheureusement, dans cette situation-là, il y a plusieurs phénomènes qui sont arrivés dans le même trou du fromage suisse. C'est arrivé comme tout en même temps », admet le président-directeur général.

Ce dernier est convaincu que le ratio patient/préposé, fixé à un travailleur pour treize résidants, était respecté mercredi dernier. Il émet l'hypothèse que si Mme Panneton ne parvenait pas à dénicher un préposé aux bénéficiaires pour venir en aide aux deux personnes âgées qui gisaient sur le sol en chemise de nuit, c'est que les travailleurs devaient se trouver dans d'autres chambres, porte fermée, par souci d'intimité.  « Est-ce que nous avions tout le personnel requis? La réponse est oui. Durant la période du repas, nous avions les trois personnes qui donnent un ratio d'une pour treize », jure M. Beaumont. 

« Même si j'avais eu deux fois plus de préposés ou d'auxiliaires sur l'étage, le patient ou l'usager ou le résidant serait quand même resté au sol, nous l'aurions recouvert d'une couverture, nous lui aurions mis un oreiller, mais il n'aurait pas été mobilisé tant et aussi longtemps que l'infirmier ou l'infirmière ne l'aurait pas évalué. »

« Nos infirmiers préposés sont intervenus dans un délai d'à-peu-près 2.3, 2.4 minutes. Dans un contexte de sécurité des patients, un patient qui chute au sol ne sera jamais remobilisé tant et aussi longtemps qu'un infirmier ne viendra pas l'évaluer. Et l'infirmier est arrivé à 19 h 30 », relate M. Beaumont. Sur la vidéo, on entend clairement Mme Panneton indiquer qu'il est 19 h 15, avec en bruit de fond la sonnette d'un tapis sonore dont l'une des deux chambres était munie.

Une enquête interne sera donc menée par le CIUSSS, « une enquête très précise, orchestrée, organisée, comme tout établissement du Québec ferait, par rapport à ce qui s'est passé, pourquoi ça s'est passé et quelles actions pouvons-nous faire pour éviter la récurrence d'un phénomène comme celui-ci », mentionne M. Dumont. 

L'administration du CIUSSS se penchera sur plusieurs points d'interrogation, dont certains ont dès lors trouvé réponse, entre autres : est-ce que le personnel était en nombre suffisant? Est-ce que les politiques internes ont été respectées? Est-ce que les installations étaient adéquates? Est-ce que le temps d'intervention était « correct »? 

Les conclusions pourraient être dévoilées d'ici une semaine. M. Beaumont invite les représentants syndicaux à s'asseoir autour de cette table de réflexion afin de mettre en place des solutions permanentes. « On va accepter l'invitation », déclare aussitôt Rosaire Hamelin, président du syndicat du personnel auxiliaire, paratechnique et des métiers au CSSS de Trois-Rivières. « Quand j'entends M. Beaumont dire que deux minutes trente secondes s'est normal avant de ramasser un patient par terre, moi ce n'est pas dans mes valeurs. »

Plusieurs estiment que «ça n'a pas de bon sens»

« Ça n'a pas de bon sens », lance d'emblée Rosaire Hamelin, président du syndicat du personnel auxiliaire, paratechnique et des métiers du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie-Centre-du-Québec, après avoir pris connaissance des grandes lignes du point de presse organisé samedi par le CIUSSS. « Ce n'est pas acceptable de voir ça. S'il y avait eu plus de préposés, les usagers seraient-ils même tombés? », se questionne-t-il.

« De minimiser l'événement, ça n'a pas de sens. Avoir deux résidents à terre, ça n'a pas de sens non plus. Il faut intervenir le plus tôt possible », croit le représentant syndical, en signalant qu'il a formulé ses doléances au ministre Gaétan Barrette lors de son passage à Trois-Rivières le 14 juillet dernier. « Je lui ai parlé de la pénurie de main-d'oeuvre. Il n'avait pas beaucoup d'empathie pour nous. »

Selon M. Hamelin, le personnel, qui travaille sang et eau dans les CHSLD, est à bout de souffle. « Les préposés sont épuisés. On fait ce qu'on peut, mais on ne peut pas tout faire non plus. Il y a beaucoup d'épuisement de la part des travailleurs. »

Un son de cloche repris en écho par de nombreuses personnes sur le compte Facebook du Nouvelliste. Quelques heures après avoir mis la vidéo de Johanne Panneton en ligne, plus de 33 000 personnes en avaient pris connaissance, pour 1946 partages. « Ça n'a aucun sens, on est en 2015! Incroyable de voir de telles choses. Vrai aussi qu'il n'y a pas assez de personnel dans les établissements. Merci à vous, Madame [Panneton], d'avoir mis cette vidéo en ligne. Tout ce que je souhaite, c'est que votre vidéo fasse bouger les choses dans les établissements », écrit notamment Évelyne Desgagné.

« Je sais qu'on est en période d'austérité, mais il y a des patients, il y a des gens au bout de la ligne », renchérit Rosaire Hamelin, qui se réjouit que le ministre Barrette ait ouvert une enquête. Le président du syndicat espère que le ministère de la Santé et des Services sociaux fera appel à lui pour mieux comprendre la réalité vécue par ses membres sur le terrain. 

« On veut être présent dans l'enquête, on veut être là, on veut démontrer au gouvernement qu'on est en pénurie de main-d'oeuvre et qu'il manque du personnel. On n'arrête pas de nous dire qu'on est en période d'austérité, je sais qu'on est en période d'austérité, mais on a un service à donner. Les aînés, ils ont payé leurs impôts, ils ont payé toute leur vie, ils méritent tous les services auxquels ils ont droit », estime M. Hamelin. 

Selon le syndicat, le ratio d'un préposé pour treize résidents, voire plus dans certains cas, est l'un des principaux problèmes des CHSLD. Un ratio, selon lui, beaucoup trop lourd à porter. « Les conditions de travail sont mauvaises, les gens changent de métier régulièrement. Ce n'est pas tout le monde qui veut embarquer dans ce gros bateau-là. Si les conditions ne changent pas, nous perdrons beaucoup de personnel », croit M. Hamelin, en indiquant que dans la dernière année, une quinzaine de préposés ont claqué la porte des CHSLD.

« Pour une quarantaine de patients, on estime qu'un minimum de quatre préposés est nécessaire. Et encore, ce n'est même pas suffisant, mais au moins on pourrait se débrouiller. Il faut aussi regarder la lourdeur de la clientèle. On ne peut pas comparer deux unités. Il faut vraiment regarder les problématiques. »

À la Table de concertation Abus auprès des aînés de la Mauricie, on se dit dérangé par la situation survenue à la résidence Cooke. Le manque de soin, voire l'absence de soin, est une forme d'abus, estime le président du conseil d'administration de la Table, André Lecomte. « La privation de soins est une forme de maltraitance, surtout si cette privation-là se présente à plusieurs reprises et de façon continue. Si la chose arrive plus d'une fois, on est en droit de se poser des questions. Nous, ça nous interpelle quand on voit des cas comme ça. Ça n'a pas de bon sens. Une situation comme celle-là, ça nous dérange. C'est à la résidence Cooke, mais est-ce que ce genre de situation se présente ailleurs? », s'interroge M. Lecomte.

Ce dernier rappelle que les personnes âgées qui se sentent lésées dans leurs doits peuvent téléphoner de façon anonyme à la ligne Aide Abus Aînés en composant le 1-888-489-2287, de 8 h à 20 h, sept jours sur sept. 

Cooke dans le radar du ministère depuis 2004

Notons qu'en 2004, la résidence Cooke avait également été scrutée à la loupe par le ministère de la Santé et des Services sociaux, alors piloté par l'actuel premier ministre du Québec, Philippe Couillard. Les conclusions du rapport d'enquête déposé en mars avaient plongé l'institution dans l'embarras, l'obligeant à revoir ses pratiques. 

Entre autres, on y rapportait que certaines personnes âgées ne mangeaient pas à leur faim, qu'elles étaient brusquées par des membres du personnel et qu'on ne respectait pas leurs habitudes de vie.

À l'époque, avant même d'avoir lu les conclusions du rapport final, l'ex-ministre de la Santé avait affirmé qu'à son avis, « en général, les problèmes découlent de la non-appropriation de la nouvelle valeur de milieu de vie de l'établissement et d'un climat de travail difficile. »

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