«Je suis content d'être en vie»

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Louis-Simon Gauthier
Louis-Simon Gauthier
Le Nouvelliste

(Montréal) Bûcheron, redoutable canotier et athlète de ski de fond en devenir. Non, Mathieu St-Pierre n'est pas du genre à se morfondre dans son salon. Passionné de sports, il a toujours eu cette volonté de se dépasser. Mais le 19 février, à Saint-Élie-de-Caxton, le destin l'a frappé.

Le Shawiniganais travaillait sur une terre à bois, à Saint-Élie-de-Caxton, quand un arbre lui est tombé dessus. Le choc a été si violent qu'une de ses vertèbres a été pulvérisée. Son excellente forme physique lui a permis de s'accrocher à la vie et de survivre à plusieurs opérations délicates, noteront les médecins quelques jours plus tard. Il perdra néanmoins l'usage de ses jambes.

Près de deux mois après l'accident, Le Nouvelliste l'a rencontré mardi dernier, dans le gymnase du pavillon Gingras à l'Institut de réadaptation de Montréal, où il continue d'apprivoiser son nouveau mode de vie.

Mathieu St-Pierre est confiné à un fauteuil roulant. Il ne pourra plus marcher. Mais ça ne l'empêchera pas d'avancer.

«Les premières semaines ont été les plus difficiles», confie le principal concerné, dont les capacités intellectuelles n'ont pas été touchées à la suite de l'incident. «J'ai toute ma tête et je me considère chanceux d'être vivant. Déjà, que je sois en mesure de te parler plus que dix minutes, c'est bon signe! Je n'aurais jamais été capable de faire ça il y a 15 jours.»

Arrivé à l'Institut vers la mi-mars après avoir séjourné à l'Hôpital du Sacré-Coeur, Mathieu a pris du galon depuis. Entouré de ses proches, il suit des cours auprès d'un physiothérapeute et d'un ergothérapeute.

«À Sacré-Coeur, j'avais l'impression d'être en prison. Je me sens mieux ici parce que je sens que je progresse. Ma famille me supporte, mes chums de canot et de ski de fond aussi. Sans l'aide de ma blonde, je ne ferais que broyer du noir. Grâce à elle, je vois la lumière du jour!»

«Le corps voulait m'arracher»

Son histoire donne des frissons dans le dos, car il se souvient de plusieurs détails de cette matinée du 19 février. «J'ai été marqué assez pour avoir peur d'un arbre. Quand [il] est tombé, c'est comme si j'avais cassé en deux. J'ai manqué de souffle, mais les gars autour de moi m'ont sauvé. Pendant que quelqu'un contactait les services d'urgence, deux autres me réchauffaient les mains. Ils ont aussi eu la bonne idée de me recouvrir d'une toile. Il faisait froid.»

Le transport en ambulance, du lac Souris jusqu'à Trois-Rivières, a été pénible. «L'ambulancière me parlait, tentait de me garder éveillé. Une fois rendu à Trois-Rivières, les lumières se sont éteintes.»

S'en suivra un transfert vers la métropole. «J'ai subi des chirurgies au niveau du diaphragme, de l'aorte, du bassin et de la colonne vertébrale. Huit côtes ont été brisées, on dirait que tout mon corps voulait arracher. Encore aujourd'hui, ma colonne tire un peu. Ce n'est pas évident lorsque je suis en position couchée.»

La nouvelle

C'est dans une chambre de l'Hôpital du Sacré-Coeur qu'un médecin a annoncé la triste nouvelle à Mathieu. Lui, l'adepte de plusieurs sports habitué de travailler à l'extérieur, devait faire un deuil. Ses deux jambes ne lui serviraient plus.

«Sur le coup, je n'ai pas eu le temps d'y penser. Je ressentais encore beaucoup de douleur reliée aux opérations et j'étais content de voir mes proches.»

Plus tard, il en vient à un dur constat. La réalité le frappe en plein visage. «Tu réalises que certains de tes rêves tombent à l'eau. Moi, j'étais habitué de me lever le matin, d'aller déjeuner en quelques minutes et de quitter la maison pour la journée. Fallait que ça bouge. Là, tout est lent. Devoir avancer tranquillement, c'est très difficile, je dois l'admettre.»

Encourageant

Au moins, les intervenants font remarquer qu'il chemine bien. Oui, c'est difficile de négocier avec ce manque d'autonomie, de garder le sourire. Mais il y a trop d'amour autour de lui pour déclarer forfait.

Son ergothérapeute, Nancy Dubé, vante son attitude et la belle équipe qu'il forme avec sa copine, Julianne Morin. «Mathieu apprend vite, il utilise tous les outils à sa disposition. Ce sont des jeunes bien entourés, je ne suis pas inquiète pour eux. Ça ne me surprendrait pas de le voir dans des compétitions de sports paralympiques dans l'avenir.»

«Être dans un fauteuil roulant, ça ne change pas la personnalité de quelqu'un si cette personne est du type fonceur. Pour un gars comme Mathieu, le naturel va revenir au galop. La rivière reprendra son cours, comme on dit.»

Touché par l'élan de solidarité

Mathieu St-Pierre l'admet lui-même, il est un type plutôt solitaire. Or, devant l'élan de générosité de la communauté du canot long parcours, il n'a pas su comment réagir au départ.

À ce jour, plus de 23 000 $ ont été amassés selon le site gofundme.com. L'objectif initial visait à recueillir 20 000 $, mais les personnes en charge de la page dédiée à Mathieu, des canotiers américains, ont ajusté le tir et tentent maintenant de se rendre à 30 000 $.

«En voyant ça au début, je me suis senti très mal en dedans de moi. L'erreur dans le bois, elle m'appartient. Je ne pensais jamais recevoir autant d'argent et voir autant de monde à l'hôpital. J'ai toujours été un gars assez discret, avec l'entraînement et mon travail je manquais parfois de temps pour voir mes amis.»

Force est d'admettre que ces amis ne l'ont pas oublié. «Le soutien sera important dans les prochains mois, j'en suis conscient. Aujourd'hui, je souris en pensant au montant recueilli. Ces gens-là, je voudrais tous les serrer dans mes bras!»

Des projets

Athlète naturel, le Shawiniganais de 27 ans a déjà reçu des appels afin de participer au prochain camp de l'équipe paralympique de ski de fond (voir autre texte). Mais avant de penser aux sports qu'il pratiquera, il doit réorganiser sa maison et l'adapter à son nouveau style de vie. Ça demandera de la patience et de l'argent.

«La famille et la maison d'abord, c'est certain. D'ailleurs, j'ai hâte de retourner chez moi. Nous avons effectué quelques sorties à Montréal depuis l'accident et j'ai même visité mon monde à Shawinigan une journée. C'était plaisant de les retrouver.»

Une fois sa résidence aménagée, il prévoit revenir à la compétition en canot. Cela ne se fera pas en criant ciseaux, mais il peut s'inspirer d'athlètes connus en Mauricie. «Tommy Grenier est le meilleur exemple, soutient-il. Il partait de la base alors que moi, je compte déjà plusieurs participations à la Classique internationale de canots. C'est sûr que nous ne sommes pas infligés par les mêmes blessures, mais je retrouverais ma stabilité dans le canot. J'y crois en tout cas!»

En 2015, Mathieu St-Pierre visait une première victoire à la Classique. Il avait aussi entrepris un solide entraînement de ski de fond au cours de l'hiver. «Je sortais avec des chums de canot, dont Serge Corbin. J'avais même acheté de nouveaux skis. Flambants neufs!»

Aujourd'hui, il apparaît moins probable qu'il puisse de nouveau prendre le départ de la Classique, notamment en raison de la présence de portages. «Mais ça ne m'empêchera pas de rester actif. J'ai hâte de revenir à Shawinigan.»

Ça devrait se faire autour du 8 mai.

Un futur athlète paranordique?

Avant son grave accident, Mathieu St-Pierre s'était découvert une passion pour le ski de fond. Il comptabilisait plusieurs centaines de kilomètres depuis le début de l'hiver, lui qui avait l'habitude de pratiquer la discipline en compagnie de quelques amis du milieu du canot.

Le voilà maintenant qui planche sur un retour à la compétition... en ski paranordique. En tout cas, s'il décide de continuer dans cette voie, il trouvera rapidement de solides complices. L'entraîneur François Trudeau ainsi que l'athlète paralympique Yves Bourque souhaitent l'accompagner dans sa réadaptation.

«Je le vois comme un futur partenaire d'entraînement», prédit Bourque, qui a pris part aux Jeux de Sotchi l'an passé. «C'est un gars qui a le feu sacré. Dans ma tête, il ne repart pas à zéro. Je pense qu'il est à 50 % et qu'il peut devenir un excellent athlète paranordique.»

Trudeau partage cet avis. Il n'hésite pas à vanter les mérites de Mathieu St-Pierre, qu'il qualifie de jeune débrouillard animé par une passion contagieuse. «Nous sommes en train de regarder pour une luge et des commanditaires. Il semble très motivé, on va tenter de lui dénicher de l'équipement pour que dès cet été, il commence à apprivoiser le sport. Par contre, il n'y a rien qui presse dans son cas. On va lui laisser le temps de bien adapter sa maison avant de passer à l'autre étape.»

L'entraîneur, aussi professeur au Département des sciences de l'activité physique à l'UQTR, fait remarquer que le canotier est doté d'une bonne génétique. «Il est naturellement très fort du haut du corps, malgré les blessures subies à la suite de l'accident. Quand il pratiquait le canot, Mathieu savait comment garder son équilibre dans l'embarcation. Cet avantage va lui servir en ski, surtout que les abdominaux sont sollicités dans les parcours de plus en plus techniques que l'on retrouve dans les compétitions internationales. À ce chapitre, Yves peut lui donner un bon coup de pouce.»

Oui, François Trudeau parle de l'équipe canadienne. Il est encore tôt et mieux vaut ne pas brûler d'étapes, mais St-Pierre s'établirait déjà comme un des meilleurs de la sélection nationale. «Il a un très bon potentiel. En plus, Mathieu jouit d'un excellent réseau dans le milieu avec ses amis du canot et du ski de fond.»

«On a communiqué ensemble pour la première fois cette semaine, renchérit Yves Bourque. Il avait l'air content! Moi, en tout cas, je le suis!»

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