Faire la manche à -30 degrés Celsius

Lorsqu'il ne s'adonne pas à sa passion pour... (Photo: Sylvain Mayer, Le Nouvelliste)

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Lorsqu'il ne s'adonne pas à sa passion pour le dessin, Jean-Paul s'installe sur la rue des Forges pour mendier, même à -30 degrés Celsius.

Photo: Sylvain Mayer, Le Nouvelliste

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Olivier Gamelin
Le Nouvelliste

(TROIS-RIVIÈRES) Février 2015 aura été le mois le plus froid depuis.. 115 ans! Malgré tout, Jean-Paul [nom fictif] travaille six heures par jour, sept jours sur sept, toujours sur les trottoirs de la rue des Forges. Au cours des dernières semaines, il a empoché environ 1500 $, une rondelette somme qui s'additionne à l'aide sociale de dernier recours qu'il encaisse mensuellement. Si tous les mois d'hiver ne sont pas aussi fructueux, les températures glaciales de février lui auront été salutaires.

Lorsqu'il ne dessine pas, voire lorsqu'il n'a plus de journal de rue à vendre, Jean-Paul tend sa manche aux chalands du centre-ville et survit à la faveur de leur générosité. S'il a dû enfiler deux manteaux pour ne pas prendre en glace jusqu'aux os, Jean-Paul ne s'inquiète pas des risques d'engelure. Ce qui réchauffe son quotidien, c'est la noblesse de coeur - et de portefeuille - des gens qui le croisent sur le trottoir. Parfois, un simple «bonjour» fait toute la différence.

«Le plus dur ce n'est pas le froid, c'est l'indifférence. C'est sûr que je ne travaille pas sur la rue de gaieté de coeur. J'ai vraiment besoin d'argent. Mon fils me rend visite de temps en temps, alors ça me prend des sous, j'ai ma nourriture à payer et tout. L'aide sociale, ce n'est pas assez. En vendant le journal de rue ou en mendiant, je réussis à aller chercher ce qui me manque», souligne-t-il d'emblée autour d'un café chaud. Et le froid? «Je suis né sur la Côte-Nord, donc je n'ai vraiment pas peur du froid. À preuve, depuis décembre, je travaille tous les jours.»

Il semble donc que le froid inciterait à l'altruisme. Sans tenir de registre statistique précis, Jean-Paul est convaincu que les passants aux pas pressés donnent davantage cet hiver que l'an passé. «À date, février, c'est mon plus beau mois. Les gens donnent à coup de 20 $. Cette année, les gens me trouvent courageux. Beaucoup me le disent. Y'a même une personne âgée, une madame, qui s'est mise à pleurer devant moi parce qu'elle voyait que j'étais au froid et elle pensait que j'étais dans la rue. Oui, j'ai de la misère, mais je ne suis pas dans la rue.»

De fait, Jean-Paul habite de petits appartements qu'il a parfois du mal à conserver. Dans les prochains jours, il entrevoit la possibilité de déménager à nouveau, vivant une forme d'itinérance qu'on appelle sporadique. Sa prise en charge personnelle s'opère un pas à la fois. Ainsi, il espère que le centre en réadaptation en dépendance Domrémy, où il s'est inscrit dernièrement, l'aidera à régler ses problématiques de toxicomanie et, du même souffle, à stabiliser sa situation résidentielle. Deux réalités qui font souvent partie du quotidien des mendiants à Trois-Rivières.

Au Centre le Havre, qui propose entre autres un service d'hébergement d'urgence, le froid intense des derniers mois n'a pas amené de situation de débordement. On estime toutefois que les températures polaires qui ont touché la province de Gaspé à Gatineau sont particulièrement dangereuses pour ceux qui, comme Jean-Paul, travaillent ou vivent dans la rue. «On a des gens qui sont très fragiles parmi les personnes qui viennent et ils peuvent prendre des risques dangereux, par exemple partir sans être bien habillés», note le directeur général Michel Simard. Par chance, aucune engelure grave n'a été répertoriée par les dirigeants du Havre.

Un froid de canard auquel Jean-Paul a trouvé une solution éprouvée, c'est-à-dire la technique des pelures d'oignon. «Faut que je m'habille comme un ours. Je m'assois à terre sur un coussin chauffant, style coussin magique, et je suis bon pour quatre heures de chaleur. J'enfile deux paires de culottes, mon kit de ski, deux manteaux et trois grosses couvertes, une pour mes jambes, deux pour mon corps. Pas de couverte, après une heure, je suis gelé de bord en bord», avoue-t-il en signalant tout de même attendre le printemps avec une ardente impatience. Dès les premiers bourgeons, il pourra se remettre à dessiner et gagner sa vie par la force de son crayon. «Le dessin c'est toute ma vie. J'aimerais tellement ça vivre de mon art. C'est une chose à laquelle je tiens beaucoup. J'aimerais ça fonder une rue des trésors à Trois-Rivières, une rue du Très-Art. J'ai environ 500 dessins et je veux me promener avec dans les rues de tous les festivals cet été.»

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