Ce comté démesuré englobait Nicolet, Drummond, Arthabaska, Yamaska, Lotbinière, Sherbrooke et Mégantic, soit à peu près tout le territoire de la rive sud du fleuve Saint-Laurent, depuis Lévis jusqu'à la ville de Sorel. En 1830, la carte électorale a été redessinée.
Depuis, Proulx est le député du comté de Nicolet qui a pris à peu près les proportions actuelles. À l'époque, la circonscription de Nicolet élit deux députés à la Chambre d'assemblée. Le second député de Nicolet se nomme Jean-Baptiste Hébert. Il est le beau-frère de Jean-Baptiste Proulx. Deux députés, deux hommes prospères, deux notables. Tous deux arrêtés et emprisonnés pour haute trahison. Que s'est-il donc passé pour que les deux députés de Nicolet se retrouvent en prison?
Des propos séditieux
Trois jours plus tôt, le premier février 1838, un citoyen nicolétain dont nous tairons le nom comparaît devant Luc-Michel Cressé, notaire et régent de la seigneurie de Nicolet, et déclare sous serment que: «... dans le cours de l'été dernier, il a souvent entendu Jean-Baptiste Proulx, Jean-Baptiste Hébert, tous deux membres du Parlement, demeurant à Nicolet, et le docteur Joseph-Ovide Rousseau, aussi de Nicolet, faire des discours révolutionnaires au peuple qui se trouvait assemblé le dimanche après la messe à la porte de l'église de ladite paroisse de Nicolet. Qu'il a entendu chacun des individus ci-dessus nommés se servir des expressions suivantes: mes amis, on vole votre argent, le Gouverneur est un voleur qui vole les deniers du peuple, le gouvernement anglais est un gouvernement tyrannique dont il faut se défaire au plus tôt.»
Le dénonciateur déclare également avoir entendu Jean-Baptiste Proulx soutenir en une autre occasion: «... que les proclamations lancées par le Gouverneur étaient autant de chiffons de papier bons pour se torcher.» Il sera même question ailleurs des «... rois qui sont des zéros. À preuve, le Bas-Canada est présentement gouverné par une jeune reine de dix-sept ans.» Il s'agit de la reine Victoria qui vient d'accéder au trône.
Malgré sa notoriété, Jean-Baptiste Proulx se retrouve donc incarcéré à la prison du Pied-du-Courant avec un grand nombre des 500 Patriotes qui ont été arrêtés à la suite du soulèvement de 1837.
Un notaire portraitiste
Les prévenus ne sont pas confinés à leur cellule. Pendant le jour, ils sont autorisés à séjourner dans une grande salle où ils s'occupent comme ils le peuvent. L'un d'eux, Jean-Joseph Girouard, notaire, a siégé à la Chambre d'assemblée aux côtés de Jean-Baptiste Proulx, en tant que député de Deux-Montagnes. Girouard a réussi à se procurer une petite table qui lui sert de bureau pour exercer ses fonctions de notaire. Ses clients sont nombreux. On n'est jamais trop empressé de mettre ses affaires en ordre quand on ignore quel sort la justice nous réserve.
Par ailleurs, Girouard n'est pas dépourvu de talents artistiques. Il est doué en dessin. Pendant son incarcération, il fera le portrait de 41 de ses coaccusés, dont celui de Jean-Baptiste Proulx. Retrouvons donc ce dernier assis sur un tabouret, immobile devant son portraitiste et, pendant qu'il revoit en pensée les événements qui l'ont conduit à quarante-cinq ans dans la prison du Pied-du-Courant, passons en revue les années de son ascension sociale.
Une lignée d'agriculteurs entreprenants
À première vue, rien ne prédisposait Jean-Baptiste Proulx à la révolte. Il appartient à une lignée d'agriculteurs qui remonte aux origines de la seigneurie de Nicolet. Ces gens-là ne sont pas de simples cultivateurs qui triment d'un soleil à l'autre pour assurer maigrement leur subsistance. Ils préfigurent les propriétaires des grandes entreprises agricoles d'aujourd'hui. Proulx appartient à une société, comme le signale Richard Chabot, «... où les réseaux d'entraide fondés sur les liens de parenté et les alliances de famille occupent une place primordiale.»
Il fait également partie d'une race d'agriculteurs qui s'est éteinte vers la fin du XXe siècle à Nicolet et qui pouvaient s'exclamer, devant une vache récalcitrante dans sa stalle: «Quo usque tandem abutere, Rosita, patientia mea... » (Vas-tu finir par me sacrer patience, Rosita! » Autrement dit, des fils de paysans qui avaient appris le latin et qui, même s'ils avaient l'embarras du choix, n'avaient pas hésité à choisir la vocation agricole de leurs pères au terme de leur cours classique au Séminaire de Nicolet. Des gens instruits enracinés dans leur terroir.
Jean-Baptiste Proulx possède un cheptel considérable pour l'époque. Il est un important fournisseur de viande de boucherie à Nicolet. Il vend du foin sur le marché de Trois-Rivières. En 1830, à l'âge de 37 ans, il épouse Flore Lemire, une jeune veuve de Baie-du-Febvre qui lui apporte une dot appréciable. Il est sans doute l'exploitant agricole le plus important de Nicolet.
Cet homme entreprenant s'implique dans divers domaines de l'activité humaine. Déjà, en 1812, il avait combattu les Américains qui tentaient d'envahir le Canada. Chabot souligne qu'il «figure aussi parmi les membres les plus en vue des organisations de son village». On précise qu'on lui demande souvent de jouer le rôle de parrain pour un nouveau-né de la paroisse. Il est également lieutenant dans le 2e bataillon de la milice du comté de Buckingham. Il est donc un homme en vue auquel il est bon d'associer son nom. Un chef de file de Nicolet. Son influence s'étend même jusque dans la région de Trois-Rivières. C'est un notable.
Un député qui se métamorphose en révolutionnaire
En devenant député de Buckingham en 1820, Jean-Baptiste suit les traces de son oncle Louis qui a occupé cette fonction à compter de 1804. À la Chambre d'assemblée, Jean-Baptiste Proulx s'intéresse particulièrement aux questions d'agriculture et de colonisation. Il devient peu à peu le porte-parole des cultivateurs de la région de Trois-Rivières comme de ses électeurs de Buckingham. C'est un homme qui rayonne.
Depuis le début des années 1830, le parti Patriote de Louis-Joseph Papineau détient la majorité à la Chambre d'assemblée. Les parlementaires critiquent le système colonial britannique. Pendant la campagne électorale de 1834, Jean-Baptiste Proulx défend ouvertement les quatre-vingt-douze résolutions présentées par Papineau, réclamant notamment le contrôle du budget par les députés. Jean-Baptiste Proulx est réélu haut la main. Par la suite, Proulx s'associe à son beau-frère, Jean-Baptiste Hébert, et au docteur Joseph-Ovide Rousseau, pour inciter la population du comté à se soulever contre l'autorité britannique. Les trois hommes multiplient les assemblées sur le perron des églises après la messe du dimanche. Même la révolte armée sera évoquée comme une possibilité. Ce sont ces propos incendiaires qui conduiront Jean-Baptiste Proulx en prison.
Et voici justement que le portraitiste Girouard vient de terminer son oeuvre dans la grande salle du Pied-du-Courant. Il était temps. Jean-Baptiste Proulx est libéré à la fin du mois de février 1838, sans autre forme de procès, faute de preuves. À peine quelques jours plus tard, son oncle Louis meurt, le 3 mars 1838. Jean-Baptiste prend la tête de la lignée. À la fin du mois de mars, le gouvernement de Londres suspend la constitution. Jean-Baptiste Proulx n'est plus député de Nicolet. Le Bas-Canada est gouverné par un Conseil spécial nommé par la Couronne. Le fougueux parlementaire ne se mêlera plus de la chose publique.
Jean-Baptiste rentre sur ses terres
Le peuple ne s'est pas rallié à la cause des Patriotes. La rébellion n'a été menée que par une poignée d'individus instruits, relativement bien nantis, qui exerçaient la plupart du temps des professions libérales ou qui fondaient leur indépendance financière sur la propriété et l'exploitation de la terre. Profondément blessé de n'avoir été ni compris ni suivi, Jean-Baptiste Proulx revient à ses premières amours, celles qui ne l'ont jamais trahi. Il agrandit son domaine agricole. De 1844 à 1850, il porte son exploitation à 500 arpents de superficie.
Il meurt le 17 juillet 1856 à l'âge de soixante-trois ans. Il est inhumé dans l'église de Nicolet, comme on le faisait à l'époque pour les personnes qui ont beaucoup donné à leur milieu de vie, ce qui tend à démontrer que l'Église lui aura pardonné ses incartades révolutionnaires.
De personnage historique à personnage tout court
En terminant, l'auteur de ces lignes signale en souriant dans sa barbe qu'il a situé l'intrigue de son roman Le canard de bois dans la région de Nicolet à l'époque du soulèvement des Patriotes. Cette oeuvre de fiction relate le parcours d'un personnage imaginaire nommé Hyacinthe Bellerose, dont les faits et gestes ont été largement inspirés par la conduite d'individus ayant réellement existé, notamment Jean-Baptiste Proulx.
C'est ainsi qu'après avoir été un personnage historique, Jean-Baptiste Proulx est devenu un personnage tout court, par la magie de la littérature.
Sources: Dictionnaire biographique du Canada. Article signé par Richard Chabot.
Les cahiers nicolétains. Vol. 10 no 3. Articles sur Louis et Jean-Baptiste Proulx signés par Michèle Proulx.
Joseph-Elzéar Bellemare, Histoire de Nicolet, L'Imprimerie d'Arthabaska Inc. 1924
Archives nationales du Québec, déposition manuscrite de X, connétable de la paroisse de Nicolet, à l'encontre de Jean-Baptiste Proulx, Jean-Baptiste Hébert et Joseph-Ovide Rousseau.