Un Grand Cru en Ontario?

Mercredi le 5 octobre, neuf heures du matin. Nous sommes réunis autour  d'une... (Photo: archives La Presse)

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Véronique Rivest
Le Droit

Mercredi le 5 octobre, neuf heures du matin. Nous sommes réunis autour d'une grande table nappée de blanc. Dix-sept juges québécois, des journalistes, des chroniqueurs et des sommeliers. Vingt et un prétendants attendent de défiler dans nos verres. Il y a de la fébrilité dans l'air : ce sont des pinots noirs, et pas n'importe lesquels. Des premiers et grands crus bourguignons, et certains des meilleurs exemples hors Hexagone.

Bienvenue au Jugement de Montréal.

En janvier 2009, le magazine Cellier organise un banc d'essai, qui met aux prises des grands vins de Bordeaux avec des cabernets de Californie, et des grands Bourgognes blancs avec des chardonnays du Nouveau Monde. Baptisé le Jugement de Montréal, l'événement qui a consacré un chardonnay du Clos Jordanne en Ontario a été très médiatisé.

Cette fois-ci, c'est la RASPIPAV qui reprend le flambeau (le Regroupement des Agences Spécialisées dans la Promotion des Importations Privées des Alcools et des Vins) et qui décide de mettre en vedette le grand cépage bourguignon. Évidemment, ce ne sont pas tous les grands pinots noirs du monde qui sont présents. Une présélection a été faite, basée sur la disponibilité des vins sur notre marché.

L'importation privée est en plein essor au Québec et, contrairement à ce que de nombreux consommateurs pensent encore, elle n'est pas réservée uniquement aux restaurateurs. Au contraire, n'importe qui peut acheter des vins en importation privée. Le seul inconvénient mineur, c'est qu'il faut acheter à la caisse ; ce qui devient vite un avantage parce qu'on doit trouver des amis avec qui partager !

Et ce ne sont pas des vins qu'on retrouve dans les magasins de la SAQ. Il faut être un peu mordu, suivre ce que font les différents agents, et se tenir au courant des arrivages. Mais ces agents sont tous des passionnés qui se feront un plaisir de vous tenir informé. Le grand avantage ? L'accès à des vins qu'on ne verrait pas autrement : parce que le producteur est trop petit, trop nouveau, parce que ses vins n'entrent dans aucune catégorie prédéfinie, qu'ils sont trop particuliers... en d'autres mots, des vins intéressants ! Si vous avez soif de connaissances et de découvertes, c'est tout un monde qui s'ouvre à vous. Et l'occasion idéale de le découvrir est lors du Salon annuel des Importations Privées, qui se tiendra les 6 et 7 novembre à Montréal, et le 9 novembre à Québec (voir les détails dans raspipav.com).

Un vin « brise coeur »

Retour aux vingt et un verres posés devant nous. Ah, le pinot noir : « the heartbreak grape » comme le nomment les anglophones. Non seulement parce qu'il est très capricieux et pas facile à cultiver, mais parce qu'il ne se révèle pas facilement. On peut goûter des dizaines de vins de pinot noir vraiment quelconques avant de tomber sur celui qui fera chavirer notre coeur, et, malheureusement, fort probablement notre portefeuille aussi. Une véritable quête du Graal pour les pinotphiles.

Tout le monde autour de la table le sait : il y a beaucoup d'appelés et très peu d'élus. C'est quand même avec un enthousiasme certain que nous avons tout goûté. Et jugé sévèrement. Énoncer des critiques serait cracher dans la soupe ? Pas du tout, qui aime bien, châtie bien. Ma déception principale tourne autour des élevages : beaucoup de vins sont boisés à outrance. Il est certain qu'un grand cru est destiné à évoluer, et que son boisé peut être intense en jeunesse. Mais lorsque qu'aucune trace de fruit n'est discernable sous le bois, j'ai des doutes quant à la possibilité d'une évolution gracieuse.

Et les résultats alors ? Premier constat : nous sommes résolument « européens » dans nos goûts. Parmi les dix premiers vins, six sont bourguignons, tout comme les quatre premiers.

La plus belle surprise ? : le premier vin non-bourguignon dans le classement arrive en cinquième place, et c'est un vin d'Ontario ! Pas de Californie, pas d'Oregon, pas de Nouvelle-Zélande, pourtant considérée par plusieurs comme la nouvelle Mecque du pinot noir. C'est la Cuvée « L » 2009 de Norman Hardie, un producteur du Comté du Prince Édouard. Les raisins de cette cuvée proviennent à 60 % de la Péninsule du Niagara, et à 40 % du Comté. Norman Hardie sélectionne chaque année les plus beaux jus des deux régions pour l'élaboration de sa grande cuvée.

Le Comté est la plus récente des régions viticoles ontariennes, située à seulement 3,5 heures au sud-ouest d'Ottawa. Elle a attiré l'attention de quelques allumés dans les années 1980, sans aucun doute des pinotphiles, avec son climat résolument frais et surtout, ses sols très calcaires, rappelant à plusieurs points de vue ceux de Bourgogne. L'enthousiasme n'a pas cessé depuis : les vignobles se sont multipliés à grande vitesse, je les comptais sur les doigts des mains lors de ma première visite au début des années 2000, ils sont près d'une quarantaine aujourd'hui. Et la qualité est au rendez-vous. Bien sûr, pas partout et pas toujours, mais les meilleurs vins peuvent être remarquables, et sont très prometteurs pour l'avenir d'une si jeune région. De très beaux pinots noirs donc, mais probablement encore plus de très beaux chardonnays, et j'y ai goûté au moins un mousseux remarquable. Les meilleurs vins sont fins et ciselés, d'une grande fraîcheur, et font preuve de minéralité.

Et oui, ils peuvent être chers. La cuvée qui a remporté cette cinquième place au classement se détaillera autour de 75 $. J'en ai parlé à plusieurs reprises récemment en disant que le vin était excellent, mais cher. Le Jugement de Montréal remet par contre les pendules à l'heure : parmi les trois premiers vins du classement, certains dépassent allégrement les 100 $ !

Oui, il y a de superbes terroirs en Ontario, et on commence à peine à en explorer le plein potentiel. Le Comté n'est vraiment pas très loin, le paysage y est magnifique, et les bons restaurants et petits commerces de charme ne manquent pas. Alors profitez de cette magnifique arrière-saison pour découvrir les vignerons du Comté. Qui sait ? Vous foulerez peut-être un futur grand cru !

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