Retour en arrière: les héros d'Atlanta à nouveau réunis

Carleton Chambers, Robert Esmie, Glenroy Gilbert, Bruny Surin... (Patrick Woodbury, Archives LeDroit)

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Carleton Chambers, Robert Esmie, Glenroy Gilbert, Bruny Surin et Donovan Bailey, réunis aux championnats canadiens d'athlétisme 10 ans après leur exploit aux Jeux olympiques d'Atlanta.

Patrick Woodbury, Archives LeDroit

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En août 2006, 10 ans après leur victoire historique au relais 4 X 100 mètres pendant les Jeux olympiques d'Atlanta, Carleton Chambers, Robert Esmie, Glenroy Gilbert, Bruny Surin et Donovan Bailey ont été à nouveau réunis à Ottawa. Ils avaient alors raconté les coulisses de cette course à notre journaliste Sylvain St-Laurent. Avec l'équipe canadienne d'athlétisme qui reprend ses lettres de noblesse (notamment grâce aux prouesses du sprinteur Andre De Grasse), LeDroit partage à nouveau ce texte issu de nos archives.

Robert Esmie a quitté les blocs de départ comme une véritable gazelle. En quittant la première courbe, il a remis le témoin à Glenroy Gilbert. Avec une bonne avance, Bruny Surin a bien attaqué la deuxième courbe, avant de laisser Donovan Bailey gambader jusqu'au fil d'arrivée.

En 37 secondes et 69 centièmes, ils ont réussi un des plus grands exploits de l'histoire olympique canadienne.

Remporter l'or au relais 4 X 100 mètres n'était pas une mince affaire. Personne n'avait encore réussi à voler cette médaille aux Américains, dans l'histoire moderne des Jeux. C'était leur épreuve. En plus, cette course se déroulait dans leur antre, au stade olympique d'Atlanta.

Le 4 août 1996, les Canadiens l'ont pourtant fait.

Dix ans plus tard, les héros des Jeux d'Atlanta sont réunis. Ils sont les invités d'honneur des championnats nationaux d'athlétisme, qui se déroulent en fin de semaine à Ottawa.

Ils feront un tour d'honneur de la piste Terry-Fox, cet après-midi, avant de signer quelques autographes. Ils prendront le temps de raconter leurs vieilles histoires.

C'est même un peu ironique, quand on pense que la course a duré moins d'une minute. Ils pourraient en parler pendant des heures et des heures.

Récit d'un exploit qui a marqué les anales du sport au pays.

Dans les blocs

Robert Esmie ne devait même pas participer à la course. Cinquième au championnat canadien, il devait se contenter de jouer les réservistes à Atlanta.

Il n'était pas très heureux de son sort. Il avait 24 ans, un tempérament bouillant et une très grande gueule. Mais que pouvait-il faire ?

«Heureusement pour nous, aux Jeux, il a choisi de se comporter comme un vrai pro. Il se faisait très discret et il travaillait toujours très fort. Il était peut-être le seul membre de l'équipe à ne jamais arriver en retard lors de nos activités», raconte celui qui dirigeait l'équipe du relais, à l'époque, Andy McInnis.

Éventuellement, cette façon d'aborder les choses lui a souri.

L'équipe canadienne a survécu de peine et de misère à une ronde préliminaire difficile. Pendant que Donovan Bailey évitait de peu la disqualification, le cadet de l'équipe, Carleton Chambers, subissait une blessure à une jambe.

Comme il ne pouvait plus courir, et McInnis avait besoin de remplacer son spécialiste des départs.

Esmie était heureux qu'on lui donne sa chance, mais il s'inquiétait pour ses coéquipiers.

«Je trouvais que les gars n'avaient pas l'air de s'amuser. Ils avaient l'air très tendus. Je suis un bouffon et je cherchais justement une façon de laisser ma marque pendant les Jeux. Je me suis dit que je devais faire quelque chose», dit-il.

Le sprinter de Sudbury s'est donc pointé chez son coiffeur, juste avant la finale. Il est revenu avec une coupe de cheveux complètement excentrique. Les mots «Relay Blastoff» étaient inscrits à l'arrière de son crâne.

«Au début, on me regardait avec un drôle d'air. Et puis, Glenroy s'est mis à rire. Donovan s'est esclaffé à son tour. Quand j'ai vu que tout le monde avait retrouvé sa bonne humeur habituelle, j'ai repris confiance à mon tour. J'étais convaincu que tout allait bien se passer.»

Quand il a remis le témoin à la fin de sa course, le Canada détenait déjà une avance de deux-dixièmes de secondes sur son plus proche poursuivant.

À son poste, en bordure de la piste Andy McInnis savait que la victoire était déjà dans le sac.

Premier relais

Glenroy Gilbert rêvait d'une participation à la finale du 100 mètres individuel. «Dans le pire des scénarios, j'étais convaincu que je pourrais participer à la demi-finale», se souvient-il.

Ça ne s'est pas passé ainsi. Éliminé dès la ronde préliminaire, avec un chrono très décevant de 10,28 secondes, l'athlète originaire d'Ottawa avait le moral dans les talons.

«À un certain moment, je ne voulais même plus participer au relais. Je voulais juste rentrer chez moi et penser à de nouvelles façons de réorienter ma vie. Heureusement, les gars ne m'ont pas laissé partir.»

À défaut d'être le plus âgé ou le plus expérimenté du groupe, Gilbert était peut-être le plus réfléchi, le plus posé. En plus, McInnis a toujours considéré qu'il était un des meilleurs coureurs de tous les temps lors des épreuves de relais.

Son flegme caractéristique l'a d'ailleurs très bien servi, en grande finale, à Atlanta.

«Quand j'attendais le témoin, j'étais vraiment calme. Je crois que je n'avais jamais été aussi calme durant toute ma carrière d'athlète. Je savais que mon segment de la course se déroulerait parfaitement, sans anicroches. Dans une certaine mesure, je voulais prouver au monde que j'avais été victime d'un petit accident de parcours lors des épreuves individuelles.»

Second relais

Au sommet de sa gloire, Bruny Surin souffrait de workaholisme. «Dans l'année qui a précédé les Jeux d'Atlanta, je ne vivais que pour la course. Je ne pensais qu'aux Jeux. Je n'avais pas de vie sociale.»

«Avec le recul, quand j'y repense, je constate que c'était peut-être une erreur.»

Le seul Québécois de l'équipe détenait le record mondial intérieur sur 60 mètres. Tout comme son coéquipier Gilbert, ses attentes envers le 100 mètres individuel étaient très élevées. Tout comme Gilbert, il a échoué.

«Je n'ai pas dormi après mon élimination. J'avais la course sur vidéo et j'ai passé la nuit entière à la regarder. Je regardais toujours le même extrait. Je faisais jouer l'extrait au ralenti. Je ne comprenais rien», explique l'athlète originaire d'Haïti.

Contrairement à Gilbert, il ne s'est jamais découragé. «Je pensais toujours à l'équipe. Je ne pouvais pas me permettre de me présenter aux séances d'entraînement de mauvaise humeur.»

À l'entrée de la deuxième courbe, Surin se tenait debout dans un des secteurs les plus bruyants du stade d'athlétisme. Quatre-vingt dix mille personnes étaient réunies dans les gradins pour assister à l'épreuve fétiche des Américains.

Surin n'entendait pas leurs cris. Il ne les voyait pas davantage. Toute son attention était tournée vers le grand bonhomme noir qui courait à toute vitesse vers lui pour lui remettre un petit bâtonnet.

«Quand je suis monté sur la plus haute marche du podium, j'ai réalisé ce qui venait de se produire. Bien sûr, la foule n'était plus très bruyante à ce moment-là», rigole-t-il.

«Il fallait vivre ce moment pour pleinement le comprendre.»

Au fil d'arrivée

Dix ans plus tard, Glenroy Gilbert se plaint du manque de visibilité médiatique dont avait souffert l'équipe canadienne du relais 4 X 100 mètres avant les Jeux olympiques.

Pourtant, le public était au courant de certaines choses. Les journalistes avaient fait état des conflits de personnalité qui faisaient rage au sein du groupe.

Des conflits inévitables ? Peut-être bien.

L'athlétisme, souligne Donovan Bailey, est d'abord et surtout faite d'épreuves individuelles.

Avant d'être coéquipiers lors de la course à relais, les membres de l'équipe canadienne étaient d'abord rivaux. Et qui dit rivalité dit presque forcément conflits. Bailey était la vedette incontestée de l'athlétisme au pays et il jouissait pleinement de son statut. Aux yeux de certains, cela le rendait peut-être arrogant.

En fait, quand on y pense, une petite dose d'arrogance est peut-être nécessaire - ou du moins, fort utile - quand on veut battre le record mondial sur 100 mètres. Le Torontois d'origine jamaïquaine avait justement réussi cet exploit, quelques jours plus tôt, devant les caméras du monde entier.

Bailey a célébré sa médaille d'or individuelle pendant une journée complète. Après, il a consacré toute son énergie - et son attention - à ses coéquipiers.

«Il était le nouveau recordman mondial sur 100 mètres. Il aurait pu passer le reste des Jeux à parler aux médias. Tout le monde voulait l'interviewer, explique Andy McInnis. Il a décidé de fermer le livre. L'équipe s'est sauvée en retraite fermée, loin de tout, et il nous a accompagnés.»

«Le relais, c'était une deuxième chance pour les autres. De mon côté, je voulais que tout le monde revienne des jeux avec une médaille d'or», expliquera Bailey, une décennie plus tard.

En bout de ligne, le chef de file du Canada n'a pas eu besoin de livrer un second miracle. Esmie, Gilbert et Surin avaient très bien mis la table. Il n'a eu qu'à protéger l'avance.

«Cette victoire, analysera plus tard Bruny Surin, est imputable au travail d'équipe.»

«Donovan était le seul membre de notre équipe qui courait le 100 mètres sous la barre des 10 secondes. Les quatre Américains y parvenaient. Ce soir-là, nous avons gagné parce que nous avons parfaitement travaillé ensemble.»

«Nous avions la chance de vivre une histoire incroyable. Nous pouvions devenir amis pour la vie. Au delà des conflits de personnalité, nous étions de très, très grands amis», complète Donovan Bailey.

«Si cet exploit sera répété un jour ? C'est une question difficile. Je n'ai pas de boule de cristal. En fait, il faudrait juste réunir six gars ou six filles qui ont le goût de courir et d'y croire. Si nous l'avons fait, d'autres peuvent aussi», complète Glenroy Gilbert.

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