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Des ministères traduisent au privé... pour plus cher

Le président du Conseil du Trésor, Scott Brison,... (Fred Chartrand, Archives PC)

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Le président du Conseil du Trésor, Scott Brison, a fourni un tableau indiquant avoir déboursé 0$ de contrats de traduction à l'externe, entre 2013 et 2016, alors qu'il a fait traduire entre 5 911 506 et 6 548 535 mots par an à l'extérieur du Bureau de la traduction, pendant cette période.

Fred Chartrand, Archives PC

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Paul Gaboury
Le Droit

Des ministères fédéraux ont payé beaucoup plus cher pour des contrats de traduction à des fournisseurs externes que s'ils avaient eu recours aux services du Bureau de la traduction. Dans certains cas, le coût par mot est jusqu'à six fois plus élevé.

C'est ce que révèlent des centaines de pages de documents obtenus par le critique néo-démocrate en matière de langues officielles, François Choquette, auprès des ministères et organismes fédéraux.

«Les chiffres montrent clairement que des ministères paient beaucoup plus cher pour la traduction que s'ils avaient recours aux services du Bureau de la traduction. C'est une situation inacceptable, surtout que le gouvernement nous laisse croire que la traduction coûte moins cher lorsqu'elle est faite à l'externe», déplore le député Choquette.

Alors que le coût au Bureau de la traduction est de près de 39 cents par mot, des ministères paient des montants très variables, mais souvent plus élevés.

Parmi les pires cas, Service correctionnel du Canada (SCC) a accordé des contrats de traduction à des fournisseurs externes totalisant 2 441 085$ pour 947 871 mots, en 2012-2013, ce qui représente 2,57$ le mot. L'année suivante, cette même facture totalisait 1 628 438$ pour 1 003 578 mots, soit 1,67$ par mot.

Quant au ministère des Finances, il a accordé des contrats de traduction à l'externe totalisant 1 335 733$ pour 1 618 911 mots, en 2014-2015, soit 82 cents le mot.

Par ailleurs, le député François Choquette s'est dit surpris de constater que le président du Conseil du Trésor, Scott Brison, a fourni un tableau indiquant avoir déboursé 0$ de contrats de traduction à l'externe, entre 2013 et 2016, alors qu'il a fait traduire entre 5 911 506 et 6 548 535 mots par an à l'extérieur du Bureau de la traduction, pendant cette période. 

Lors de leur comparution devant le comité des langues officielles, le 7 mars dernier, les responsables du Bureau de la traduction avaient indiqué que le coût pour les services de traduction cette année s'élevait à 39 cents du mot.

«Chaque année, notre tarif diminue», avait indiqué Me David Schwartz, vice-président aux services intégrés du Bureau de la traduction. «Il est effectivement de 39 cents du mot dans le présent exercice. Pour l'exercice 2019-2020, nous prévoyons avoir un tarif de 34 cents du mot, ce qui est comparable au tarif du secteur privé. Par exemple, un ministère peut payer 26 cents du mot, mais il y a des coûts d'administration, de révision et d'assurance de la qualité. Le Bureau de la traduction offre toujours une valeur ajoutée.»

Le Bureau de la traduction «est sous-utilisé»

La place du Bureau de la traduction au sein de l'administration fédérale doit être réexaminée, croit Donald Barabé, président du c.a. du Centre des technologies langagières de l'Université du Québec en Outaouais.

«Le Bureau de la traduction est un élément clé de l'infrastructure dont s'est doté le Canada pour fonctionner en tant que pays bilingue. Malheureusement, il est sous-utilisé. Il faut revoir sa place au sein du gouvernement fédéral», estime M. Barabé, qui a passé toute sa carrière au Bureau de la traduction, occupant le poste de vice-président des services professionnels jusqu'à son départ à la retraite, en 2012.

«Le Bureau de la traduction est un élément clé de l'infrastructure dont s'est doté le Canada pour fonctionner en tant que pays bilingue.»

Donald Barabé
président du c.a. du Centre des technologies langagières de l'UQO

En entrevue avec LeDroit, M  Barabé, qui a été derrière le projet de l'outil de traduction automatique Portage, a expliqué que le succès de la traduction automatique repose sur quatre conditions essentielles. 

«La traduction automatique ne doit pas servir à traduire un texte coté, elle doit être pour information personnelle et elle nécessite une révision professionnelle préalable à toute diffusion. Il faut aussi éviter de contaminer la banque de textes par des traductions erronées», a-t-il expliqué.

Depuis 1934, le recours au Bureau de la traduction était obligatoire pour tous les ministères et financé par crédits parlementaires. 

Depuis 1995, le recours à ses services est facultatif et son financement passe par le recouvrement des pleins coûts, sauf pour le Parlement. 

«Les ministères fédéraux ont des pouvoirs contractuels en traduction supérieurs à ceux du Bureau de la traduction, qui n'a pas le droit de soumissionner sur les marchés de traduction des ministères», a-t-il expliqué. 

Selon M. Barabé, il faut miser sur l'expertise du Bureau pour éliminer le dédoublement des coûts, traduire ce que le secteur privé ne doit pas traduire et ce qu'il ne veut pas traduire, comme les documents scientifiques.

«Il faut aussi consolider le pouvoir d'achat fédéral pour favoriser le développement de l'industrie canadienne de la traduction.»

Déjà plusieurs mauvaises traductions «à la machine»...

Pendant que les experts en traduction soulèvent de vives inquiétudes sur l'implantation de la «machine à traduction» à l'échelle de la fonction publique, l'utilisation des logiciels commerciaux pour traduire des communications officielles à des citoyens francophones est déjà une réalité au sein du fédéral.

Une plainte en ce sens a d'ailleurs été déposée récemment auprès du commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, selon les informations obtenues par LeDroit.

Le ministère responsable du Régime de pensions du Canada a envoyé à une personne âgée une lettre truffée d'erreurs, dont la traduction aurait été faite à l'aide d'un logiciel de traduction.

Le document daté de mars 2016 est signé par un employé de Service Canada. Dans l'entête de cette lettre, dont nous avons obtenu copie, on peut lire «numéro d'assurance social», et «march 2016». 

On y retrouve quelques phrases boiteuses, ce qui laisse croire que le fonctionnaire ne l'a pas fait vérifier par un traducteur professionnel avant de l'envoyer.

«Pour que les modifications prennent place vous devez signer & daté au bas de cette lettre», peut-on lire. «C'est en référence à votre prestation de sécurité de la vieillesse pensions du Canada». Ou encore: «Formes non signés ne peuvent être acceptés et seront retournés pour une signature».

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