Servir le Canada... autrement

Lawrence Cannon... (Photothèque Le Soleil)

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Lawrence Cannon

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Allocution de l'ambassadeur du Canada en France, Lawrence Cannon, prononcée devant l'Association des chefs de mission à la retraite, au Club universitaire de Montréal, le 24 octobre.

Plusieurs générations d'anciens chefs de mission sont représentées dans cette salle, et je suis heureux d'avoir l'occasion de vous rendre hommage collectivement. Quand j'ai fait mes adieux au personnel du ministère des Affaires étrangères, comme ministre, le 9 mai 2011, je me suis félicité d'avoir toujours pu compter sur la loyauté, le sens du devoir et le patriotisme de ce « groupe d'élite ».

Mon expérience comme ambassadeur m'a permis d'apprécier d'encore plus près et plus profondément ces remarquables qualités. Et je considérerai toujours comme un grand honneur d'avoir pu marcher pendant quelque temps dans les traces de représentants et représentantes de notre pays aussi distingués, aussi dévoués.

Et voici que j'approche à mon tour de la fin du parcours et du début du temps des réminiscences. Je ne prétends pas avoir atteint l'apogée de la sagesse durant mes années à Paris. Je crois quand même utile de partager avec vous certaines réflexions sur mon expérience, et plus particulièrement sur mon statut non-officiel mais très réel d'ambassadeur dit « politique ».

C'est en effet une distinction qui intrigue passablement. J'ai vécu cette réaction dès l'annonce de ma nomination, comme je m'y attendais, et avec une nouvelle acuité depuis les derniers mois. Pour beaucoup de Canadiens, on dirait même maintenant que le vrai mystère, s'agissant de la France, n'est pas qui y sera élu lors de la prochaine élection présidentielle, mais plutôt comment il se fait qu'un ancien ministre conservateur est toujours là après le résultat de la dernière élection canadienne. Il ne s'est pas passé beaucoup de semaines, en fait, depuis l'élection de l'année dernière, sans qu'on ne me dise - souvent avec une politesse qui ne cache pas toujours un certain étonnement, « alors, tu es toujours en poste »?

Inutile de vous dire que je suis toujours très touché de ces manifestations de surprise vis-à-vis ma présumée résilience - ou de la distraction du premier ministre.

Là-dessus, je vous rassure tout de suite : on n'a pas oublié à Ottawa que je suis toujours à Paris. Le ministre des Affaires mondiales, que j'ai rencontré à quelques reprises et le premier ministre lui-même, lors de sa visite en France, en novembre 2015, m'ont confirmé leur désir que je complète mon mandat, couvrant le quinquennat du président français, comme c'est d'ailleurs habituellement le cas.

Je peux donc, en toute sérénité, poursuivre ma mission, dans une France encore bouleversée par la vague d'attentats qui l'ont frappée depuis près de deux ans, dans une France ralentie par une croissance encore timide, mais aussi dans une France emportée par le tourbillon politique à l'approche des primaires de droite, puis de gauche, et enfin des élections présidentielles et législatives du printemps prochain.

Les observateurs de la faune diplomatique se rappelleront par ailleurs que je ne suis pas une bête si exotique : depuis la nomination de l'ancien ministre de la Défense Léo Cadieux par le premier ministre Pierre Elliott Trudeau en 1970, trois autres ambassadeurs ont suivi la filière politique jusqu'à Paris avant moi - Gérard Pelletier, Lucien Bouchard et Benoît Bouchard. Et bien d'autres à Londres, Washington et ailleurs dans le monde.

Je crois que vous conviendrez que les anciens que j'ai nommés se sont aussi bien acquittés de leurs responsabilités que leurs collègues de la carrière.

Je dirai même que l'expérience politique peut dans certaines circonstances compenser utilement un manque initial de familiarité avec les usages classiques de la diplomatie pour un nouvel ambassadeur.

Quand je me penche sur les quatre années écoulées depuis mon arrivée en poste à Paris, je constate pour ma part que mon expérience politique, loin de m'avoir nui, m'a au contraire été plutôt utile. Comme élu municipal, député provincial, puis fédéral, ministre aux deux niveaux de gouvernement, j'ai naturellement acquis une connaissance de première main des rouages du pouvoir, de notre appareil d'État, de notre système fédéral et des relations fédérales-provinciales.

La pratique soutenue des contacts avec la population et les associations ou groupes civils qu'impose la politique n'est pas perdue non plus. À Paris, comme à Washington ou à Londres, les missions où on retrouve le plus souvent des ambassadeurs « politiques », le chef de mission diplomatique ne gère pas simplement - comme c'est traditionnellement le cas - une relation de gouvernement à gouvernement. Il doit aussi nourrir une relation de nation à nation. Les gouvernements du Canada et de ces pays se parlent, bien sûr. Mais d'innombrables échanges se nouent aussi entre les provinces, les régions, les villes, les universités, les ONG, la société civile, les milieux d'affaires.

L'exercice du pouvoir favorise aussi l'acquisition de connaissances approfondies de grands secteurs de notre économie et de notre société. Dans mon cas particulier, je peux dire que l'expérience assimilée à la tête des ministères des Communications, des Transports et de l'Infrastucture, et des Affaires étrangères m'a souvent été d'un grand secours.

Tenons compte, aussi, que tous les postes, toutes les missions ne comportent pas la même sensibilité politique et peuvent s'effectuer parfois dans des circonstances spéciales.

En tant que chef de mission diplomatique, je considère pour ma part que mon mandat est d'aider le ministre à exercer ses fonctions. Bien sûr, j'ai une opinion sur les décisions prises pour le Canada, comme vous en avez aussi sans doute. Mais cette opinion reste la mienne. Mon rôle a toujours été - et demeure - de renseigner et de conseiller mes supérieurs immédiats, non pas de tenter d'influencer les membres du gouvernement et encore moins les dignitaires étrangers que je rencontre.

Aux nominations politiques, on oppose aussi parfois l'argument que les diplomates de carrière sont des experts. C'est vrai. Mais à l'heure où notre fonction publique se développe sur le principe de la permutabilité, sur l'affirmation de gestionnaires généralistes plutôt que spécialistes, cet argument ne perd-il pas de sa force ?

Sans doute convient-il d'ailleurs pour nous tous d'être guidés par une certaine modestie. Notre profession, dit-on, est la deuxième plus vieille - heureusement pas la première... -- On a même relevé la présence d'ambassadeurs auprès des rois-mages venus saluer la naissance du Christ! De tout temps, les ambassadeurs ont été non pas les acteurs mais les témoins privilégiés et les instruments de l'histoire. Mais même lorsqu'on occupe le principal bureau de l'édifice de l'avenue Montaigne, il convient de se rappeler que le grand Montaigne lui-même a déjà dit (et je cite) « sur le plus haut trône, on n'est jamais assis que sur son cul ».

L'ambassadeur est avant tout un porteur de messages. Mais sa nomination peut elle aussi, en soi, être porteuse d'un message. J'ai appris tout récemment que ma nomination - question de fonction et non de personne - avait été accueillie avec satisfaction par le Protocole français. Que le premier ministre du Canada dépêche comme ambassadeur à Paris son ancien ministre des Affaires étrangères, avait été reçu positivement. Le profil du candidat désigné - diplomate de carrière ou non - peut ouvrir des portes...

Il est assez amusant de voir qu'on accueille habituellement chez nous la nomination d'un ambassadeur américain connaissant personnellement le président -- personnellement et politiquement -- comme un témoignage de l'amitié et de l'importance qu'on nous porte à Washington. Pourquoi en serait-il autrement pour nous lorsqu'un premier ministre choisit pour le représenter dans la capitale d'une de nos mères-patrie un ancien collaborateur?

Vous n'êtes pas par ailleurs sans savoir, d'expérience, que beaucoup des contacts que nous effectuons dans le cours de notre mandat, le sont auprès de personnalités politiques du pays qui nous accueille. Les gouvernements, après tout, sont formés de politiciens et beaucoup de nos échanges bilatéraux tournent autour des réalités politiques encadrant la gouvernance de notre pays respectif. Et il se développe naturellement une compréhension spéciale je dirai même une certaine sympathie, entre personnes ayant occupé et occupant toujours une fonction élective.

On ne peut pas non plus nier que le représentant du gouvernement du Canada à Washington, Londres et Paris, et souvent vu comme un contact privilégié du pouvoir à Ottawa. En raison de leur incidence sur notre sécurité, sur nos affaires, sur plusieurs enjeux de société et parfois même sur notre unité nationale, les relations avec nos deux mères-patries et notre voisin, principal partenaire et allié exigent une sensibilité spéciale. La nomination d'anciens politiciens à la tête de ces trois missions comporte sans doute certains avantages. D'abord, une sensibilité avérée pour le pouvoir exécutif, une expérience, une analyse, bien sûr. Mais surtout un instinct sur les enjeux politiques au pays, à court terme et à long terme. Ensuite un réseau, des contacts personnels dans les centres de décision. Aussi et surtout, dans certains cas, une écoute privilégiée auprès du gouvernement.

Je souligne en passant qu'on devrait peut-être aussi concéder que la personne à qui on a confié démocratiquement la responsabilité de diriger notre gouvernement et de nommer pour ce faire des ministres, des sous-ministres, des juges et des présidents d'agences gouvernementales, doit bien être capable de choisir personnellement certains ambassadeurs avec lesquels il souhaite avoir une relation plus suivie.

Il n'y a pas de doute que les nominations dites politiques peuvent comporter un élément de récompense. Or, ce n'est pas une tare que d'avoir rendus des services appréciés au gouvernement de l'heure. N'est-ce pas aussi le cas, à divers degrés, pour les nominations de diplomates de carrière comme chefs de mission ? Ces dernières ne sont-elles pas, au moins en partie, aussi, une reconnaissance de bons ou d'excellents services dans la hiérarchie du ministère ou plus largement de la fonction publique fédérale ?

En terminant, je voudrais soulever un dernier point, de crainte que vous ne pensiez que j'aie voulu de quelque manière banaliser ou minimiser l'expérience politique qui se transporte parfois en diplomatie... ou ailleurs.

Et je veux le dire de la façon la plus claire possible : nul ne devrait être écarté d'une fonction publique pour la seule raison qu'il ou elle aurait déjà participé directement à la vie démocratique de son pays.

En ce qui me concerne, comme conseiller municipal, comme député et ministre aux niveaux provincial et fédéral - et comme libéral, puis comme conservateur - j'ai toujours été inspiré par la volonté de servir mes concitoyens et concitoyennes au meilleur de mes capacités.

Bien sûr, il peut y voir eu - il y a peut-être encore - des élus qui n'exercent pas leurs responsabilités avec toute la rigueur, toute la compétence et toute l'assiduité que la population est en droit d'attendre. Il y a eu de mauvais députés - comme il y a eu de mauvais ambassadeurs. Les attentes sont grandes vis-à-vis quiconque veut représenter sa communauté au sein d'un gouvernement ou représenter son pays à l'étranger.

Il faut aussi admettre qu'un certain cynisme, pessimisme même, colore depuis quelque temps la perception populaire du métier de politicien.

Mais, venant d'une famille où la politique, depuis près de 200 ans, était toujours vue comme une vocation honorable et même un devoir civique, je peux vous dire d'expérience qu'à chaque génération, des hommes et des femmes de bonne foi, animés par une ambition honorable, ont cherché à faire progresser notre pays, y compris dans ses relations internationales.

Nous célébrerons très bientôt le 150e anniversaire de la fédération canadienne. Peut-on seulement imaginer ce que serait devenue l'ancienne colonie britannique nord-américaine sans l'idéal, la foi, l'habileté et la détermination du chef conservateur John A. Macdonald et du chef libéral Wilfrid Laurier, pour ne nommer que nos deux premiers premiers ministres?

Pour nous Québécois, la politique a aussi constitué le plus solide rempart de la nation que nous constituons au sein d'un Canada uni, le plus puissant instrument de la préservation et de l'épanouissement de notre langue, de notre culture et de nos institutions.

Et les partis politiques ne sont pas des associations de personnes sans scrupules, avides de privilèges et de notoriété. Ils rassemblent - tous - des hommes et des femmes qui veulent mettre leurs convictions et leurs talents au service de leur communauté et de leur pays.

Et c'est une décision difficile de « mettre sa face sur le poteau » comme on le dit familièrement en politique. On ne sait pas toujours ce qui nous attend, mais une chose est toujours certaine : il y aura autant de déceptions et d'épreuves que de victoires et de réalisations. Mais, pour citer un ancien premier québécois, dans un autre contexte, tous et toutes avons pensé qu'il s'agissait d'un « beau risque ».

Quand le premier ministre Stephen Harper m'a nommé ambassadeur, il a affirmé que j'allais servir mon pays « autrement ». Je pense que le premier ministre Justin Trudeau a partagé ce sentiment en me maintenant en poste.

Et je continue de penser - et souhaiter - qu'après mon départ, d'autres personnes ayant déjà gagné la confiance de leurs concitoyens et concitoyennes pourront les représenter avec dignité et honneur à travers le monde.

Et n'oublions jamais, par-dessus tout, chers amis, que d'où que nous soyons venus, de la carrière diplomatique, du monde politique ou même parfois des milieux financier, artistique ou militaire, nous avons tous partagé et partageons toujours la même volonté et la même fierté de représenter la splendeur et la grandeur du pays que nous aimons tous.

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